Gilles Peterson raconte la première interview de Kendrick Lamar, l'essor du streaming et les bouteilles lancées à Ibiza

Gilles Peterson : le défricheur infatigable qui relie jazz, hip‑hop et scènes du monde

On pourrait mettre la photo de Gilles Peterson à côté du mot « pionnier » dans n’importe quel dictionnaire musical. Animateur radio, DJ, producteur, patron de label et auteur, il incarne depuis des décennies une figure essentielle de la découverte musicale, toujours attentive aux scènes souterraines et aux croisements de genres.

Sa longue traversée radiophonique — douze ans à Radio 1 de la BBC, une présence continue sur BBC Radio 6 Music et l’initiative Worldwide FM — a fait de lui un repaire pour les auditeurs en quête d’oreilles nouvelles. La BBC, pilier historique de la diffusion et de la découverte, a souvent offert à Peterson une tribune précieuse pour faire émerger des artistes devenus depuis des noms familiers.

Gilles Peterson lors d'une séance d'écoute

À travers son émission et son label Brownswood Recordings, Peterson a aidé à ouvrir les projecteurs sur des artistes aussi variés qu’Ezra Collective, Jamiroquai, Flying Lotus, BadBadNotGood, MF DOOM ou J Dilla, sans oublier de nombreuses formations d’Afrique subsaharienne et d’Amérique du Sud. Son œil (et son oreille) pour repérer des sonorités originales lui a valu une confiance durable de la part d’un public exigeant.

Du pirate radio aux plateformes numériques

Interrogé sur ses débuts — il a créé sa propre station pirate à 16 ans — Peterson estime que l’esprit de ces stations existe aujourd’hui dans de nombreuses radios en ligne : « Des choses comme The Lot, NTS ou Worldwide FM reprennent cet esprit pirate, mais sans l’illégalité et sans monter des antennes sur des tours d’immeubles. »

Worldwide FM tient d’ailleurs une anecdote curieuse : l’idée de station était présente dans le jeu vidéo GTA5, et dix ans plus tôt on lui avait proposé d’animer l’une des stations du jeu. « C’était fou : me retrouver dans le plus gros jeu du moment, des millions de personnes pouvant me surprendre à jouer du Donald Byrd ou du James Blake. »

Gilles Peterson en interview

Algorithmes, playlists et goût du désordre

Sur l’impact du streaming et des playlists, sa réponse est mesurée : la situation est devenue « beaucoup plus compliquée ». Il reconnaît que la curation humaine reste précieuse face au bruit ambiant. « Les algorithmes n’ont pas vraiment rattrapé ma façon d’aborder la musique. Les gens veulent les erreurs, les ratés — c’est ce qui rend une performance humaine », explique‑t‑il, soulignant l’importance de l’imprévu dans la culture DJ.

Des erreurs mémorables

Les anecdotes ne manquent pas lorsqu’on parle de ses premières années sur scène. Créateur du terme « Acid Jazz », Peterson raconte comment il se retrouvait parfois programmé dans d’immenses raves pour jouer un mélange entre Art Ensemble of Chicago et des morceaux acid ou techno de Détroit — des mélanges qui ont parfois vidé la salle.

Une image reste fameuse : invité à jouer au Space à Ibiza, après Carl Cox, il a failli renoncer en entendant la foule. « J’étais sûr que c’était du suicide de passer après lui en direct sur Radio One. » Malgré tout, il est monté sur scène devant quelque 4 000 personnes et a reçu missiles et jets d’objets de spectateurs furieux — une expérience brutale mais formatrice.

Gilles Peterson en concert

La recette d’un set ? Pas vraiment

Quant à la « recette » d’un set parfait, Gilles s’en tient à la spontanéité : il assemble plusieurs sets de deux heures au fil de l’année, les teste, les abandonne et recommence. Il se méfie des formules fixes : « Certains DJs ont un set saisonnier, comme un créateur de mode. Mais la répétition tue la surprise. »

Voir ses découvertes devenir grand public

Sur la question des artistes qu’il a aidés à faire connaître, il n’éprouve pas de frustration à les voir gagner en popularité, sauf quand son rôle initial est effacé : « Ce qui m’agace, c’est quand personne ne se souvient que je l’ai joué en premier. »

Il rappelle avoir été parmi les premiers à soutenir des noms devenus majeurs — de Lily Allen (il a été l’un des premiers à diffuser « LDN » et à lui offrir une session BBC) à Bonobo, James Blake ou Mount Kimbie — et à promouvoir dans ses programmes des courants hip‑hop alternatifs (Dilla, Madlib, MF DOOM, The Roots). Il se souvient aussi d’avoir réalisé la première longue interview de Kendrick Lamar, perdue en grande partie lorsqu’un ordinateur contenant l’enregistrement a été volé ; il ne reste aujourd’hui qu’un extrait de cinq minutes.

Portrait de Gilles Peterson

Points à retenir

  • Gilles Peterson reste une figure centrale de la découverte musicale, mêlant jazz, hip‑hop et musiques du monde.
  • Ses programmes sur la BBC et Worldwide FM ont servi de tremplin à de nombreux artistes désormais reconnus.
  • L’esprit des radios pirates perdure aujourd’hui via des plateformes en ligne, mais avec d’autres moyens techniques.
  • Peterson privilégie la curation humaine : il considère que l’imprévu et les « erreurs » font partie de la valeur d’une performance.
  • Il n’a pas de formule fixe pour ses DJ sets : la répétition lui paraît contraire à la nécessité de surprendre.
  • Il se montre agacé lorsque sa contribution à la promotion d’un artiste est oubliée, mais il se réjouit de voir des projets émerger.

En tant que journaliste, je vois dans le parcours de Gilles Peterson un rappel utile : la musique ne se contente pas d’être consommée, elle se raconte, se transmet et se défend. Sa manière de mêler curiosité et exigence nous invite à questionner nos habitudes d’écoute et à soutenir les acteurs — animateurs, labels, radios — qui prennent le risque de faire entendre l’inattendu. Et vous, quelles découvertes récentes ont déplacé votre horizon musical ?


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