Les vagues des bateaux détruisent les fondations et remuent la vase. Ne parlons pas des déchets! La ville est entrée dans un cycle infernal qui commande les milliards des touristes pour la maintenir en état malgré ces dégradations.
Le tourisme atteindra vite une limite, un jour, tout comme la population mondiale ou les nénuphars dans une pièce d’eau. À Venise, on y est.
Les habitants de Paris et Venise voient leur ville changer d’aspect à un rythme accéléré. Si, autrefois, les voyageurs étaient attirés par les habitudes culturelles, l’architecture, les spécialités culinaires, le caractère des indigènes, ce sont aujourd’hui de véritables mises en scène qui sont créées à leur attention, totalement étrangères aux endroits qu’ils visitent. Les pavés de la rue Duluth se retrouvent à Budapest, mieux posés, il est vrai.
On dit que les Chinois viennent acheter (plus cher) dans nos contrées les souvenirs qu’ils fabriquent eux-mêmes en Chine. Il existe à Paris des boutiques qui n’ouvrent qu’à l’heure des autocars qui amènent les touristes et qui ferment dès qu’ils sont repartis.
Le Carnaval de Venise est vendu aux touristes comme un spectacle. Pour les Vénitiens, c’est une fête populaire à laquelle sont conviés les visiteurs au titre de participants. Mais quand la fête se réduit à faire le guignol devant des excités du Kodak, les Vénitiens menacent de renoncer, ce n’est plus drôle.
Les brasseries parisiennes n’offrent plus la cuisine authentique du propriétaire : les journalistes-enquêteurs qui fouillent leurs poubelles y trouvent des boites de produits congelés, des conserves, de l’industriel.
Ce qui compte, désormais, c’est la quantité, l’augmentation annuelle du nombre de touristes, par magasin, par restaurant, par ville et par pays. Si les villes ne sont pas encore cotées en bourse, elles pourraient s’y inscrire demain matin parce qu’elles ont tous les attributs d’une société commerciale maintenant qu’elles ont perdu leur identité culturelle.
Le tourisme est aujourd’hui une activité économique, uniquement. Le contact avec l’indigène n’intéresse plus personne.
Les Chinois à Paris mangent au «Shanghaï», et les Américains qui commandent une «tomate» ne veulent pas un Pernod-grenadine, mais un vrai jus de tomate ainsi que le déploraient déjà les serveurs dans les années 50.
L’économie a besoin de croissance, ne serait-ce que parce que les populations croissent. Mais personne n’a l’air de savoir comment croître ni vers où se diriger.
Faut-il plus d’automobiles, de services, de finance? Dans cette économie chaotique, toutes les activités humaines sont polluées par la nécessité de la croissance, seul palliatif à l’effondrement du capitalisme selon certains, cause première d’un suicide planétaire selon d’autres.
En matière de tourisme, il nous faudra trouver rapidement les moyens de reconstruire les échanges d’une manière intelligente, qui ne menace pas notre existence quotidienne : le pire des touristes habite bien lui aussi quelque part et ce sera sa ville que les autres viendront un jour ou l’autre dévaster.
