Leurs souliers n’ont jamais foulé le bitume avec des centaines de milliers de manifestant(e)s, leurs voix n’ont jamais eu à lutter pour se faire entendre, ils ne sont pas, comme l’a affirmé la ministre de l’Éducation des Loisirs et du Sport, des spécialistes dans l’organisation de manifestations.
À mon sens, le premier intérêt d’une manifestation n’est pas de participer à une parade qui réjouira les médias, qui sera brandie par animateurs populaires, citoyens désengagés et même élus parlementaires comme une arme fatale de contestation, d’autant plus puissante qu’elle n’a pas été récupérée par casseurs, hors-la-loi et voyous, alors que nous avons vu que même une manifestation de 200 000 personnes, trompettes et confettis à l’appui n’a pas fait broncher le gouvernement.
Ce ne sont pas des marches citoyennes sur lesquelles la police détiennt le dernier mot qui changeront les choses.
Devrions-nous peut-être n’organiser qu’une manifestation cet été, prévoir déjà son trajet en collaboration avec les forces de l’ordre, de manière à ne pas déranger, demander aux grandes multinationales de financer l’évènement en échange d’un petit coup de publicité durant celui-ci, distribuer des casquettes de la CLASSE et des sifflets de la CLAC, homogénéiser, réprimer et commercialiser la dissidence, offrir une tribune d’honneur à Québécor, Power Corporation et autres acteurs de la désinformation, organiser un spectacle de clôture pour cette marche triomphale et y inviter nos meilleurs produits de la culture de masse, louer des jeux gonflables et des hauts parleurs et vendre des Coca-Cola, transformer la contestation en divertissement et s’indigner ponctuellement pour déculpabiliser la conscience collective?
Si nous encensons un tel projet de loi, c’est vers ce genre d’absurdité que nous nous dirigerons.
La manifestation doit absolument demeurer un outil de perturbation sociale, elle doit demeurer un acte de désobéissance, faute de quoi elle trahira son essence même.
Un projet de loi qui balise les droits fondamentaux des individus en est un qui doit être aboli.
Si nos élus ne connaissent pas le critère fondamental de dérangement, de rupture dans l’ordre des choses de la manifestation, c’est qu’ils ne connaissent pas les mécanismes réels de la démocratie.
Leur appui à ce projet de loi témoigne d’une déconnexion dangereuse avec la population, dont les revendications se font entendre dans les rues de Montréal depuis plusieurs mois, depuis plusieurs années, relativement à de nombreuses causes sociales, politiques, environnementales, culturelles.
D’ou nous vient cette valorisation inconditionnelle de la «festivité» d’une manifestation? Comment entendre cette qualification qualitative et légitimante de sa pertinence?
Lorsque je prends la rue, il ne s’agit pas pour moi d’offrir en spectacle ma désapprobation et je refuserai toujours ce rôle.
Plutôt, une manifestation est un geste de contestation. Sa dynamisation passe par la colère, l’indignation et l’impatience du changement. Une manifestation qui embrasse sine qua non la nécessité du maintien de l’ordre public n’en sera jamais une réellement.
Quand cesserons-nous enfin de laisser des oligarques bien nantis, qui profitent confortablement des acquis que nous perdons, nous dire comment manifester?
Pourquoi les laisserions-nous nous retirer la liberté de contester leurs politiques et leur autorité sans nous lever pour redéfinir les règles du jeu?
