En bon économiste néolibéral,mon éminent collègue a expliqué, en s’appuyant sur moult arguments plus scientifiques les uns que les autres, que le meilleur de tous les systèmes d’éducation était assurément celui pour lequel les étudiants payent un «juste prix» comme en Ontario ou aux États-Unis.
L’argument qui sous-tend ce discours suggère que, «comme pour le système de santé», le fait de faire payer plus améliorerait automatiquement la qualité de l’enseignement et n’en limiterait nullement l’accessibilité, ainsi que le démontrent les statistiques, notamment ontariennes.
Naturellement, je me suis démené alors comme un diable dans un bénitier pour réfuter ce lénifiant discours, sous l’œil ébahi et incrédule des étudiants.
Ils m’ont regardé comme si j’étais un extraterrestre, descendu d’on ne sait quelle galaxie, parce que j’osais contredire des démonstrations aussi évidentes et, surtout, parce que j’avais l’audace de prétendre que l’éducation est un droit et non un privilège.
Et ce qui me semblait inimaginable s’est produit : un étudiant a levé la main pour intervenir et a dit tout de go, avec le plus grand sérieux du monde (sans parler de son orgueil), que «monsieur, moi j’ai payé pour mes cours à hec et je payerai davantage s’il le faut, car je suis en train d’investir dans un diplôme qui va me permettre de faire de l’argent plus tard. Il n’y a aucune raison pour que l’on me donne cela gratuitement! Ceux qui ne peuvent investir autant que moi n’ont qu’à se contenter de ce que leurs moyens leur permettent d’acquérir comme formation, un point c’est tout!».
Puis il a ajouté, pêle-mêle, quelques formules consacrées du genre «lois du marché», «démocratie méritocratique», «fin de l’État-providence», «sélection des meilleurs», «il faut cesser de vivre au-dessus de ses moyens». Bref, tout le catéchisme néolibéral qui fait aujourd’hui office de science-conscience-opinion!
Comment était-il possible que certains de mes semblables, étudiants et professeurs, en soient réduits à tenir – certes en toute bonne foi – de tels discours qui ne relèvent même plus du sophisme mais du pur délire démagogique?
Noam Chomsky a fourni plusieurs pistes de réponse à ce genre de question. J’en applique une sans réserve à notre pauvre Québec aux prises avec un patronat de plus en plus arrogant et des libéraux convertis à la pensée néoconservatrice et qui voient l’État comme un comité de gestion par les riches pour les riches.
Le gouvernement sait très bien ce qu’il fait en augmentant le prix des études et en livrant les universités au financement privé. Il transforme le citoyen-étudiant en reproducteur du système que souhaitent les riches.
En effet, au terme de ses études, le diplômé se souciera avant tout de rembourser ce qu’il aura dû emprunter, puis de s’enrichir (au lieu de soigner ou d’enseigner, par exemple) pour pouvoir entre autres payer des études à ses enfants.
Ainsi, la recherche universitaire ne sera plus qu’un mode de production d’idéologies patronales et l’université, une usine à brevets générateurs de revenus corporatifs maximaux et rapides.
À l’instar de Chomsky, je me demande si l’on peut encore appeler universités de tels établissements.
