La marchandisation de l’éducation post-secondaire au Québec


Mis en ligne le 27 Février 2012 à 12:46   |  Omar Aktouf

Je n’oublierai jamais ce cours que j’ai donné en 2008 à des étudiants de maîtrise en gestion, en équipe avec un de mes collègues du département d’économie appliquée de hec Montréal. Nous avions abordé alors la question de l’éducation et de son financement.
 
 
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En bon économiste néolibéral,mon éminent collègue a expliqué, en s’appuyant sur moult arguments plus scientifiques les uns que les autres, que le meilleur de tous les systèmes d’éducation était assurément celui pour lequel les étudiants payent un «juste prix» comme en Ontario ou aux États-Unis.

L’argument qui sous-tend ce discours suggère que, «comme pour le système de santé», le fait de faire payer plus améliorerait automatiquement la qualité de l’enseignement et n’en limiterait nullement l’accessibilité, ainsi que le démontrent les statistiques, notamment ontariennes.

Naturellement, je me suis démené alors comme un diable dans un bénitier pour réfuter ce lénifiant discours, sous l’œil ébahi et incrédule des étudiants.

Ils m’ont regardé comme si j’étais un extraterrestre, descendu d’on ne sait quelle galaxie, parce que j’osais contredire des démonstrations aussi évidentes et, surtout, parce que j’avais l’audace de prétendre que  l’éducation est un droit et non un privilège.

Et ce qui me semblait inimaginable s’est produit : un étudiant a levé la main pour intervenir et a dit tout de go, avec le plus grand sérieux du monde (sans parler de son orgueil), que «monsieur, moi j’ai payé pour mes cours à hec et je payerai davantage s’il le faut, car je suis en train d’investir dans un diplôme qui va me permettre de faire de l’argent plus tard. Il n’y a aucune raison pour que l’on me donne cela gratuitement! Ceux qui ne peuvent investir autant que moi n’ont qu’à se contenter de ce que leurs moyens leur permettent d’acquérir comme formation, un point c’est tout!».

Puis il a ajouté, pêle-mêle, quelques formules consacrées du genre «lois du marché», «démocratie méritocratique», «fin de l’État-providence», «sélection des meilleurs», «il faut cesser de vivre au-dessus de ses moyens». Bref, tout le catéchisme néolibéral qui fait aujourd’hui office de science-conscience-opinion!

Comment était-il possible que certains de mes semblables, étudiants et professeurs, en soient réduits à tenir – certes en toute bonne foi – de tels discours qui ne relèvent même plus du sophisme mais du pur délire démagogique?

Noam Chomsky a fourni plusieurs pistes de réponse à ce genre de question. J’en applique une sans réserve à notre pauvre Québec aux prises avec un patronat de plus en plus arrogant et des libéraux convertis à la pensée néoconservatrice et qui voient l’État comme un comité de gestion par les riches pour les riches.

Le gouvernement sait très bien ce qu’il fait en augmentant le prix des études et en livrant les universités au financement privé. Il transforme le citoyen-étudiant en reproducteur du système que souhaitent les riches.

En effet, au terme de ses études, le diplômé se souciera avant tout de rembourser ce qu’il aura dû emprunter, puis de s’enrichir (au lieu de soigner ou d’enseigner, par exemple) pour pouvoir entre autres payer des études à ses enfants.

Ainsi, la recherche universitaire ne sera plus qu’un mode de production d’idéologies patronales et l’université, une usine à brevets générateurs de revenus corporatifs maximaux et rapides.

À l’instar de Chomsky, je me demande si l’on peut encore appeler universités de tels établissements.

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Professeur en management aux HEC et auteur de best sellers, Omar Aktouf est membre fondateur du groupe Humanisme et Gestion. Il est également membre permanent du Comité scientifique de l'International Standing Conference on Organizational Symbolism ainsi que de nombreuses revues internationales. Détenteur notamment d'une maîtrise en psychologie ainsi que d'un MBA et Ph.D en management, il est également conférencier et consultant senior international en plusieurs langues.


  • Dominique Beaulieu

    Ce sont ces personnes qu’il nous a fallu combattre pour voter la grève de l’AELIÉS et qu’il a fallu même bousculer pour faire respecter le mandat de grève dans LEUR faculté.

  • Louis Chaput

    Salutation a Mr Omar Aktouf. Votre reflection est une copie conforme de ce qu’a été ma vie de 83 ans.
    J’aurais voulu m’instruire, car j’étais très curieux de nature, mais mon père ne pouvait pas en payer les frais. J’ai donc du travailler au salaire faramineux de $10.00 pour 6 jours de 12 heures… oui oui 72 heures 10 piastres. Qui profitait de mon labeur et de mes sueurs ??
    Vous comprendrez pourquoi je suis en faveur des revendications de gratuité par les étudiants. Hélas trop peu de gens pensent comme nous.

  • murielle bernard

    Bravo Monsieur Aktouf pour votre courage de dénoncer ce dérapage dans le milieu de l’éducation.
    J’aimerais vous entendre à des émissions comme “Tout le monde en parle”, “RDI: à Anne-Marie Dussault, et celle de Paul Arcand.radio 98,5 de Cogeco afin d’éclairer un peu la population et surtout les médias. Depuis des années que j’entend des propos de la classe universitaires(pas uniquement en économie mais en sociologie etc) qui me font dresser les cheveux sur la tête. Il ne me fallait pas chercher bien loin pour comprendre d’où venait l’idéologie et leur discours.
    Aujourd’hui, vouloir être riche $$$ est devenu une réelle pathologie, engendrant de l’insécurité et le chacun pour soi et on blâme tout ce qui bouge. Dans les médias chaque jour on méprise le peuple, on traite la société québécoise d’ignare, on les accuse de ne rien comprendre à l’économie et que “le petit peuple” critique trop les riches et que l’on attend tout de l’Etat! On ne cesse aussi d’entendre que le Québec s’en va droit dans le mur, alimentant la peur bleue de ces pauvres angoissés.
    J’en ai marre de cette démagogie, de cette propagande, le peuple “ordinaire” aussi en a marre.
    J’encourage d’autres professeurs comme vous, à dénoncer la situation, vous êtes des Maîtres après tout!
    Merci.