sam. Juin 27th, 2026

D

Zev incarne le mauvais bougre, mais aussi le snob culturel. Dans notre époque, le mépris pour certaines formes culturelles sous prétexte de leur prétendue simplicité est dépassé, voire presque condamné. Des qualificatifs naguère courants comme « plaisir coupable », « boîte à idiots » ou « télé poubelle » ont perdu de leur force. Aujourd’hui, toute culture mérite d’être prise au sérieux : les films de super-héros suscitent des débats dignes d’universitaires, Taylor Swift fait l’objet de cours universitaires, et les émissions de téléréalité servent parfois de miroir sociétal.

Mais si le snobisme culturel, que l’on croyait révolu, protégeait néanmoins certaines exigences ? Face à un avenir dominé par la publicité déguisée en divertissement sur les réseaux sociaux et des contenus générés par intelligence artificielle, ne serait-il pas notre dernière défense ?

On pourrait dire que la culture s’est progressivement démocratisée depuis l’ère victorienne, passant par des formes plus populaires et accessibles : cinéma, musique pop, télévision, internet. Pourtant, des hiérarchies subsistent, souvent liées aux dimensions raciales, de genre et de sexualité, tandis que les goûts du profil « homme blanc hétéro » sont généralement moins critiqués.

De curieux compagnons... Too Much
Photo : Ana Blumenkron / Netflix

En 2004, Kelefa Sanneh du New York Times expliquait le rockisme, le pendant musical de ce snobisme, qui valorisait le punk plutôt que le disco, les concerts en live au détriment des clips, les légendes authentiques aux dépens des stars pop récentes. Ce mode de pensée commençait à étouffer. Sanneh proposait d’imaginer un monde où « il serait impossible de distinguer les classiques des plaisirs coupables » et où vidéos musicales, télé-réalité et belles mises en scène auraient autant de valeur qu’un album traditionnel.

Nous l’avons relevé ce défi : le poptimisme, qui considère que l’authenticité est un leurre et que la musique (puis films, séries, livres) habituellement jugée légère a une valeur propre, s’est imposé. Ce mouvement fut nourri par la conviction que le snobisme culturel est lié à des formes de discrimination — misogynie, racisme, homophobie — notamment envers les goûts dits « féminins ». Néanmoins, ce mouvement a souvent glissé vers une célébration sans discernement.

Dans Too Much, Jess assimile le dédain de Zev à un vol émotionnel, affirmant que juger revient à déshonorer et à détruire une joie rare dans un monde en crise. Ce discours vaut aussi bien pour la téléréalité, les hits populaires, les franchises pour enfants attardés ou les sagas fantastiques. En 2016, un webcomic d’Adam Ellis, représentant un supporter de sport disant à son ami méprisant de « laisser les gens apprécier », est devenu un mème emblématique de cette approche.

Scène marquante... The Studio
Photo : AP

« Laissez les gens apprécier », voilà l’attitude dominante aujourd’hui. La popularisation des fandoms extrêmes a fait confondre critique et attaques personnelles traumatisantes (les Swifties sont connus pour prendre l’œuvre de leur idole très à cœur). Des artistes eux-mêmes n’hésitent pas à répondre avec hauteur à des critiques. Ainsi, toute négativité est perçue comme une violence psychique, souvent contrebalancée par des menaces venant des fans. Cette euphorie est paradoxalement profitable au retour d’Oasis : ne plus critiquer leur musique mais se réjouir simplement de leur présence rare.

Mais une ère nouvelle arrive. En juin, un faux groupe rock, Velvet Sundown, a accumulé plus d’un million d’écoutes sur Spotify avec des morceaux générés par intelligence artificielle. Cette technologie alerte déjà YouTube, qui met en garde contre des contenus « inauthentiques », « produits en masse » et « répétitifs » — ce qu’ils qualifient de « slop », un terme renvoyant à la vacuité et à l’imitation sans âme. Faut-il aussi accepter ce type de culture ? Sans doute pas.

En effet, le terme « brain rot » (cerveau pourri), employé par les générations Z et Alpha, et élu mot de l’année par l’Oxford English Dictionary, désigne la dégradation intellectuelle liée à la consommation excessive de contenus en ligne jugés triviaux ou simplistes. Le fait qu’on ressente biologiquement une forme de mal-être devant cette surconsommation montre que la menace n’est pas que lointaine.

Illustration : Ryan Olbrysh
Illustration : Ryan Olbrysh / The Guardian

L’« a-âme », la quête du profit évident et l’imitation sans scrupules sont précisément les traits que le snobisme culturel dénonçait naguère. Le contenu produit par IA est rapide à créer, produit en masse à des fins commerciales ; les contenus sur les réseaux sociaux reposent quasi uniquement sur le nombre de vues. Ces critères sont désormais dominants dans la culture populaire traditionnelle, elle-même devenue conformiste et peu ambitieuse.

Le critique Chuck Klosterman rappelle dans son ouvrage The Nineties que le rejet du « vendre son âme » était emblématique des années 90, quand un artiste respecté faisait délibérément un travail plus commercial. Aujourd’hui, cette notion semble absurde pour les jeunes générations. La frontière entre publicité et divertissement a été effacée depuis longtemps.

Cette dérive est illustrée par la bulle spéculative des NFT à la pandémie : ces œuvres digitales ont atteint des prix faramineux malgré des critiques acerbes sur leur valeur artistique réelle. Lorsque le marché s’est effondré, 95 % d’entre eux sont devenus de simples fichiers sans intérêt.

Le retour à une forme de snobisme culturel pourrait servir de garde-fou critique contre l’hégémonie de contenus formatés et vides, qu’ils soient créés par des humains ou des machines. Dans la série The Studio, la satire d’Apple TV+ sur les studios hollywoodiens montre un héros qui doit céder face à une industrie obsédée par les succès commerciaux plutôt que la qualité artistique.

Économie d'échelle... House of the Dragon
Photo : HBO

Les critères artistiques restent, même s’ils sont mis à mal. Le documentaire Shifty d’Adam Curtis montre l’écrivain Martin Amis dénonçant « une grande convulsion de stupidité » entretenue par la consommation culturelle. Son image peut paraître désuète, mais sa critique demeure pertinente. La demande de divertissement facile en temps de crise est compréhensible, mais qu’en est-il si cette culture appauvrie contribue elle-même à aggraver nos maux collectifs ?

David Foster Wallace expliquait déjà, en 1993, que la culture dite « basse » vise le plaisir immédiat, tandis que l’art sérieux exige effort et génère un plaisir durable. Dans un monde où regarder une émission sans être distrait par son téléphone devient un exploit, ce principe garde toute sa force : plus l’art est facile et commercial, moins il nourrit véritablement l’esprit.

Le snobisme culturel, même s’il semble dépassé face aux géants du numérique et à l’infinité de contenus générés, mérite une seconde réflexion. Plutôt que de diaboliser ceux qui défendent des critères, qui sait si les « Zev » d’aujourd’hui, si critiqués, ne sont pas les derniers remparts face à la prolifération insidieuse d’une culture à cerveau ramolli ?

Points à retenir

  • La remise en question du snobisme culturel a conduit à valoriser tous les genres, même les plus populaires.
  • Cette approche a permis de dépasser certains préjugés liés au genre, à la race et à l’orientation sexuelle dans la culture.
  • La consommation excessive et souvent passive de contenus sur les réseaux sociaux et via l’intelligence artificielle pose des questions sur la qualité et l’impact intellectuel de la culture.
  • Le marché culturel actuel favorise la quantité, la répétition et les recettes éprouvées, au détriment de la créativité et de l’ambition artistique.
  • Il existe un équilibre fragile entre le besoin de divertissement simple et la nécessité de maintenir des standards culturels pour nourrir l’esprit.

À méditer : peut-être que le dernier bastion du « bon goût » n’est pas si ringard que ça, après tout. Il y a de quoi se demander si, au fond, ceux qui jugent avec sévérité ne tiennent pas en fait à préserver quelque chose d’important… Ou alors ils sont juste un peu grincheux ? À vous de juger.


Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *