Pray.com produit plusieurs vidéos sur la Bible générées par intelligence artificielle chaque semaine. Nombreuses d’entre elles mettent en scène des récits épiques de l’Ancien Testament et du Livre de l’Apocalypse.
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Sur la chaîne YouTube d’AI Bible, une récente vidéo plonge le spectateur dans un chaos apocalyptique : des bâtiments s’effondrent, des personnages effrayés s’extirpent des décombres sous le son assourdissant des trompettes, tandis qu’un ange plane au-dessus de la scène. S’ajoutent à ce spectacle des créatures fantastiques, dont un dragon à sept têtes, tout droit sorti d’un jeu de rôle comme Donjons & Dragons.
Ce court-métrage de huit minutes, qui illustre un passage du Livre de l’Apocalypse, est intégralement généré par des outils d’intelligence artificielle. Le rendu oscille entre les effets d’une superproduction hollywoodienne, un jeu vidéo et une œuvre d’art fantastique. Malgré l’hétérogénéité des styles visuels, le public semble conquis : la vidéo a cumulé plus de 750 000 vues en seulement deux mois.
AI Bible est un projet porté par Pray.com, une entreprise commerciale se présentant comme « la première application mondiale dédiée à la foi et à la prière ». Selon Ryan Beck, directeur technique, ces vidéos rencontrent un fort succès en ligne, notamment auprès d’un public jeune, majoritairement masculin mais sans exclusion nette.
« Des internautes nous écrivent sur YouTube pour nous raconter comment ces histoires transforment leur vie, tant sur le plan spirituel que mental », confie-t-il.
Mais le monde théologique accueille ce phénomène avec plus de réserve. Pour Brad East, professeur de théologie à l’Abilene Christian University (Texas), réduire la Bible à un simple spectacle d’action en ternit la portée spirituelle.
« C’est inquiétant que l’on considère cette approche comme révélatrice ou édifiante spirituellement », explique-t-il.
Depuis ses origines, le christianisme n’a eu de cesse d’adopter les innovations technologiques pour diffuser son message. Après avoir été parmi les premiers à privilégier le livre relié manuscrit aux rouleaux, la communauté chrétienne s’est également appropriée l’imprimerie pour diffuser massivement la Bible.
De nos jours, les évangéliques restent à la pointe dans l’exploration des nouvelles technologies, souligne John Dyer, professeur au Dallas Theological Seminary et auteur d’une étude sur l’histoire des logiciels bibliques. Si leur mouvement est devenu une force politique, il est avant tout animé par un esprit pragmatique et innovant. Pour eux, si l’IA peut rapprocher les gens des textes sacrés, c’est une avancée positive.
« L’univers Marvel de la foi »
Alors que les outils d’intelligence artificielle se perfectionnent, les vidéos générées artificiellement se multiplient sur les réseaux sociaux : certaines cherchent avant tout à attirer l’attention pour le profit, d’autres tentent de revisiter figures et événements historiques, parfois religieux. Dans ce contexte, certains personnages bibliques sont « ressuscités » par l’IA sous des formes parfois humoristiques ou décalées.
Pray.com expérimente depuis plusieurs années ces techniques pour illustrer des contenus bibliques, explique Max Bard, vice-président contenu. Aujourd’hui, la création de vidéos s’est industrialisée pour produire environ deux vidéos par semaine, jugées de haute qualité.
Pour cela, ils combinent divers outils d’IA, comme ChatGPT, pour concevoir les histoires et les images fixes. Ensuite, le tournage vidéo est réalisé en interne, souvent à partir d’enregistrements mimétiques. L’outil vidéo transforme alors ces prises en personnages bibliques, comme Élie ou d’autres prophètes.
Avec plus de deux millions d’abonnés sur YouTube, Instagram et TikTok, certains de leurs contenus atteignent des millions de vues. « AI Bible vise à donner vie à ces histoires comme jamais auparavant. On peut parler de l’univers Marvel de la foi », résume Max Bard.
Une approche controversée
Mais cet engouement n’est pas partagé par tous. Brad East qualifie ce style visuel de « Marvel et jeu vidéo, dans le pire sens du terme ». De son côté, Jeffrey Bilbro, professeur d’anglais à Grove City College (Pennsylvanie), estime que ces vidéos positionnent la Bible comme un simple divertissement, au détriment de sa nature de révélation divine.
Pour une autre voix plus ouverte, le révérend dr Paul Hoffman, professeur à Samford University (Alabama), tout en appréciant l’intérêt suscité autour des textes sacrés, s’interroge sur le choix de scénariser certains passages complexes, notamment le Livre de l’Apocalypse ou l’histoire des Nephilim dans l’Ancien Testament.
Brad East insiste sur l’importance du médium : si la Bible est pour les croyants la parole de Dieu, la transformer en contenu viral peut en atténuer la force. De plus, beaucoup de messages essentiels, comme l’appel au pardon (ex. : « tourne l’autre joue »), ne s’y prêtent guère.
Du côté de Pray.com, Ryan Beck assure que ces vidéos ne sont pas de la simple « bouillie d’IA ». Chaque épisode est conçu avec soin, utilise des voix d’acteurs professionnels, une musique originale, et repose sur des textes lus par un pasteur, fidèles aux versets bibliques. Le but reste un juste équilibre entre émotion et éducation.
« Nous misons davantage sur l’aspect divertissement, car le contenu biblique est souvent trop axé sur la pédagogie », justifie-t-il.
Points à retenir
- Pray.com exploite l’intelligence artificielle pour produire régulièrement des vidéos illustrant des passages bibliques, en particulier des scènes épiques de l’Ancien Testament et du Livre de l’Apocalypse.
- Ces vidéos rencontrent un large succès auprès d’un public jeune majoritairement masculin, séduits par ce format à mi-chemin entre jeu vidéo, film hollywoodien et animation fantastique.
- Si l’innovation technologique dans la diffusion religieuse n’est pas nouvelle, l’IA ouvre de nouvelles voies de narration, notamment chez les évangéliques, qui y voient un moyen efficace de toucher leur audience.
- Cette approche suscite aussi des critiques : la réduction du message biblique à du spectacle visuel et viral soulève des questions sur la dévotion et la profondeur spirituelle.
- Le soin apporté à la production — textes fidèles, voix réelles, musique originale — témoigne d’une volonté de proposer un contenu réfléchi, même si le format privilégie l’aspect spectaculaire et ludique.
- Le débat reste ouvert sur la manière dont les textes sacrés doivent être mis en scène aujourd’hui, selon que l’on privilégie la fidélité spirituelle ou l’efficacité de la transmission.
Au final, la technologie est là pour servir un propos vieux comme le monde : raconter des histoires, impressionner, émouvoir. Reste à voir si, dans cette quête d’audience numérique, le récit biblique ne finit pas un peu trop transformé en… superproduction Marvel. Mais bon, qui suis-je pour critiquer ? Après tout, un bon combat entre un ange et un dragon à sept têtes, ça a déjà plus d’allure que bien des sermons, non ?