lun. Juin 15th, 2026

Autrefois, la distinction entre les individus forts et ceux qui le sont moins se mesurait à l’aptitude à soulever des poids. Puis est arrivée la poulie, une invention simple qui a considérablement réduit l’impact des différences de force physique. Cela ne s’est cependant pas toujours vérifié avec chaque nouvelle technologie. Par exemple, le marteau et l’épée ont renforcé, au contraire, les avantages de ceux qui sont plus puissants : les plus habiles les utilisent de manière plus efficace et prolongée. Avec l’intelligence artificielle (IA), nous assistons à une dynamique similaire, mais cette fois dans le domaine des capacités cognitives plutôt que physiques. La question cruciale est donc de savoir si l’IA rapprochera les humains ou, au contraire, accentuera les inégalités fondées sur leurs différences d’intelligence.

Dans une étude menée avec Aldo Rustichini et Giulio Zanella, nous avons exploré la révolution numérique pour trouver des réponses. Les données britanniques des années 1960 à 2000 indiquent que l’utilisation des technologies numériques a atténué le fossé entre les niveaux de productivité et de revenus des individus ayant des capacités cognitives variées, à diplôme équivalent. Plus précisément, ces technologies semblent avoir surtout bénéficié aux personnes ayant une intelligence inférieure, qu’elles soient diplômées ou non. Par exemple, des compétences telles que la mémoire et le calcul mental sont essentielles lors des tests cognitifs, mais il est clair qu’Internet et les ordinateurs ont rendu ces compétences moins déterminantes pour notre productivité.

Il est néanmoins difficile d’appliquer cette leçon historique à l’IA. En raison de son ampleur, de sa rapidité et de son intégration dans les domaines de l’éducation et du travail, l’IA représente une transformation technologique unique. Elle pourrait, une nouvelle fois, aider les moins intelligents à devenir plus productifs ou, à l’inverse, creuser les disparités dues aux différences cognitives. Les rares études sur cette question donnent des résultats contrastés : d’un côté, des outils comme ChatGPT semblent avantager les travailleurs ayant des capacités cognitives limitées ; de l’autre, un usage inapproprié de l’IA pourrait nuire à la concentration et à l’autonomie, entraînant un nivellement vers le bas.

Cette problématique ne concerne pas uniquement le monde du travail, mais aussi, et peut-être surtout, celui de l’éducation. Les enseignants doivent trancher sur l’autorisation ou non de l’utilisation de l’IA dans les devoirs et examens. Interdire complètement son emploi peut sembler la meilleure option, mais cela risque de créer un système d’évaluation détaché de la réalité, où les entreprises préfèrent ceux qui savent collaborer avec l’IA plutôt que ceux qui en sont incapables.

Pour décider comment évaluer les étudiants au regard de ces enjeux, des expérimentations contrôlées s’avèrent nécessaires. Par exemple, on pourrait comparer des classes d’élèves ayant accès à l’IA à celles n’y ayant pas accès, avec des conditions de temps et de difficulté différentes. Le facteur temps est primordial : l’IA avantage ceux qui ont la capacité et le temps de poser les bonnes questions et de vérifier les réponses. En situation de stress, ceux avec moins de ressources cognitives pourraient utiliser cette technologie moins efficacement, voire dégrader leur performance. Cependant, lorsque les contraintes diminuent, ces élèves peuvent combler l’écart.

Ce n’est qu’avec des expérimentations appropriées que nous pourrons déterminer si l’IA est un moyen d’atténuer les inégalités cognitives ou, au contraire, un amplificateur de celles-ci. Imaginer ces expériences est relativement aisé, mais les mettre en œuvre est bien plus complexe. Les tâches assignées aux participants doivent être réalistes et significatives, ce qui pose des problèmes éthiques et organisationnels. Les institutions scolaires pourraient hésiter à exposer les élèves à des différences d’accès à l’IA. Pourtant, il est urgent de pouvoir se décider sur la base de preuves émanant de telles études. Car pendant que l’éducation débats sur l’interdiction ou non de l’IA, le monde professionnel a déjà pris des décisions : avec l’IA, le travail a commencé et l’évaluation est en cours.

Points à retenir

  • L’IA pourrait réduire ou augmenter les inégalités cognitives.
  • Les technologies numériques semblent avoir profité davantage aux individus moins intelligents au cours des dernières décennies.
  • L’éducation doit s’adapter à l’intégration de l’IA dans les méthodes d’apprentissage et d’évaluation.
  • Des expérimentations contrôlées sont nécessaires pour évaluer l’impact réel de l’IA sur les performances scolaires.
  • La réalité professionnelle a déjà évolué avec l’IA, en priorisant la capacité à collaborer avec cette technologie.

En tant qu’observateur de cette dynamique, je ne peux m’empêcher de m’interroger sur l’avenir de notre système éducatif face à l’IA. Comment ces technologies redéfiniront-elles nos valeurs en matière d’apprentissage et d’évaluation ? Devons-nous nous adapter et évoluer, ou risquons-nous de nous enliser dans nos méthodes traditionnelles ? La sphère éducative doit impérativement prendre en compte ces questions, car, sans une réflexion approfondie et éclairée, nous pourrions passer à côté d’opportunités décisives pour façonner une société plus équitable.


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