
Avant même ses six ans, Song-Chun Zhu avait déjà fait face à la mort à maintes reprises, ou du moins c’est ce qu’il en ressentait. C’était au début des années 1970, dans les dernières années de la Révolution culturelle en Chine rurale, où son père tenait une boutique d’approvisionnement pour le village. En dehors du travail aux champs et de l’étude de Mao Zedong, peu d’activités offraient un refuge. La boutique devint alors un havre où les habitants venaient se reposer, échanger et raconter leurs tragédies — accidents, maladies non traitées, suicides, famines. « C’était très dur, » se souvient Zhu, « les gens étaient extrêmement pauvres. »
Très jeune, Zhu s’est intéressé à ce que laissent les personnes après leur disparition. Un jour, il découvrit un livre généalogique familial où figuraient les dates de naissance et de décès de ses ancêtres, mais aucune information sur leur vie. Lorsqu’il questionna le bibliothécaire, celui-ci lui répondit sans détour que ses ancêtres étaient des paysans et qu’il n’y avait donc rien à raconter. Cette réponse l’effraya profondément et il se promit de vivre autrement.
Aujourd’hui âgé de 56 ans, Song-Chun Zhu est une autorité mondiale en intelligence artificielle. En 1992, il quitte la Chine pour les États-Unis, où il obtient un doctorat en informatique à Harvard. Par la suite, à l’université UCLA, il dirige un centre de recherche réputé, reçoit de nombreux prix prestigieux et obtient des financements importants du Pentagone et de la National Science Foundation. Ses travaux pionniers sur la détection de motifs dans les données ont jeté les bases de systèmes modernes d’IA tels que ChatGPT ou DeepSeek. Avec sa famille, il vivait jusqu’en 2020 dans une maison sur Mulholland Drive à Los Angeles, pensant ne jamais quitter les États-Unis.
Pourtant, en août 2020, après 28 ans outre-Atlantique, Zhu surprend son entourage en rentrant soudainement en Chine. Il y occupe des postes à responsabilité dans deux universités renommées de Pékin et prend la direction d’un institut d’IA financé par l’État. Les médias chinois le saluent comme un patriote qui aide la « mère patrie » à avancer dans la course à l’intelligence artificielle. Aux États-Unis, certains parlementaires s’interrogent sur les liens entre Zhu et la Chine, et critiquent les institutions américaines qui ont financé ses travaux sans vigilance. En 2023, il rejoint le plus haut organe consultatif politique chinois, où il suggère de considérer l’IA avec la même urgence stratégique que le programme nucléaire.
Le parcours de Zhu, de la Chine rurale au sommet de la recherche américaine, s’inscrit dans une histoire plus vaste : celle d’une époque où les États-Unis attiraient les esprits scientifiques les plus brillants, stimulant une domination technologique mondiale. Mais cette ère semble s’effriter. Sous Donald Trump, une politique moins ouverte aux talents étrangers s’est mise en place, combinée à une recrudescence des tensions sino-américaines. Des universitaires chinois ont été soumis à des suspicions accrues, parfois expulsés ou privés de visa.
Simultanément, l’administration américaine continue d’affirmer vouloir surpasser la Chine dans le domaine de l’IA, notamment avec l’annonce en 2023 d’un centre de 90 milliards de dollars en Pennsylvanie. De son côté, la Chine dévoile également un plan ambitieux visant à intégrer l’IA dans tous les secteurs économiques, de l’automatisation industrielle aux soins aux personnes âgées.
À l’Institut de l’Intelligence Artificielle Générale de Pékin, Zhu est un des rares chercheurs privilégiés par le gouvernement pour repousser les limites de l’IA. Sa vision tranche avec celle dominante aux États-Unis. Contrairement aux géants américains qui misent sur des réseaux neuronaux alimentés par d’immenses volumes de données pour atteindre une intelligence artificielle générale (AGI), Zhu prône une approche où l’on raisonne à partir de peu d’informations pour accomplir de grandes tâches. Il insiste sur la nécessité pour l’AGI de démontrer intuition sociale, physique et compréhension des causes, qualités absentes selon lui chez les grands modèles comme ChatGPT.
Là où ses idées s’éloignent des consensus occidentaux, Zhu a su convaincre des étudiants et des décideurs chinois. Il se trouve toutefois dans une position délicate, au croisement de la science, de la géopolitique et de ses propres ambitions intellectuelles. Un ancien camarade de Harvard souligne que Zhu a accepté un retour en Chine pour profiter d’opportunités de financement qu’il n’aurait jamais eues aux États-Unis — un choix imbriqué dans des enjeux personnels familiaux et la dynamique internationale.

Son bureau, caché derrière un lac sur le campus de l’Université de Pékin, impressionne visiteurs et collègues. Niché dans une résidence cour intérieure entourée de jardins, ruisseaux et ponts de pierre, il reflète l’image d’un savant ancré dans la tradition et la nature, loin du tumulte des grandes métropoles.
Né en 1969 dans la province de Hubei, Zhu a grandi dans un contexte marqué par la Révolution culturelle et le retour de nombreux intellectuels envoyés à la campagne pour une « rééducation ». Éduqué dans ce climat mêlant traditions et débats politiques, il a été un excellent élève, obtenu une place dans une des universités les plus prestigieuses de Chine, et rapidement fasciné par la possibilité de modéliser mathématiquement l’intelligence et la perception, inspiré par les travaux de David Marr.
Après des débuts modestes ponctués par des difficultés financières, Zhu a réussi à intégrer Harvard avec une bourse complète. Ce fut un tournant majeur, lui permettant d’approfondir ses recherches sur la vision par ordinateur et l’intelligence artificielle.
Cependant, il se heurta rapidement à des divergences profondes concernant les approches de l’IA. Tandis que les futurs « parrains » de l’IA comme Geoffrey Hinton bâtissaient leur succès sur les réseaux neuronaux et les grandes bases de données, Zhu défendait une vision plus statistique et cognitive. Cette différence l’isola progressivement dans le paysage américain, notamment lorsque la recherche s’est massivement orientée vers le deep learning dès 2012.
Son éloignement de la scène américaine fut accentué par le contexte politique et sécuritaire post-2018, marqué par la « China Initiative » destinée à limiter l’espionnage industriel, qui a généré une atmosphère pesante pour les scientifiques chinois aux États-Unis, poussant le phénomène d’exil et de retour en Chine.
En 2020, Zhu décida de s’installer définitivement à Pékin. Cette décision fut également influencée par la carrière sportive de sa fille, qui avait choisi de représenter la Chine en patinage artistique. À son arrivée, il devint le directeur du Beijing Institute for General Artificial Intelligence et reçut un soutien financier considérable.
Si la relation entre les États-Unis et la Chine en matière scientifique est désormais marquée par la méfiance, Zhu affirme se sentir plus libre en Chine pour poursuivre une recherche qu’il décrit comme une quête scientifique indépendante, loin des contraintes institutionnelles américaines dégradées selon lui par des interventions politiques.

Lors d’un forum technologique à Pékin en 2025, Zhu a présenté les avancées de son institut en intelligence artificielle générale. Une version virtuelle d’un enfant IA, appelée TongTong 2.0, montrait des capacités de raisonnement et de coopération encore inatteignables par les géants du deep learning. Sur scène, l’agent virtuel démontrait une prise en compte de l’environnement et de la collaboration avec d’autres IA, répondant aux défis concrets avec ingéniosité.
Malgré ce succès, Zhu condamne ce qu’il considère comme un narratif erroné promu par la Silicon Valley, qui attribue les progrès en IA uniquement à l’augmentation de la puissance de calcul et de la taille des données. En Chine, ce message alimente une idée reçue selon laquelle le pays serait victime d’un « étranglement » technologique occidental, notamment à travers les restrictions sur les semi-conducteurs. Zhu appelle donc à développer une IA « auto-suffisante » et résistante aux influences étrangères.
Ses discours, bien que conformes à la rhétorique officielle, restent avant tout animés par ses convictions scientifiques personnelles. Il rappelle que son seul moteur est la recherche d’une théorie unifiée de l’intelligence, une mission qui traverse toute sa carrière, depuis Harvard jusqu’à Pékin.
Points à retenir
- Song-Chun Zhu illustre la complexité du lien entre science et géopolitique dans la compétition sino-américaine autour de l’IA.
- Son parcours met en lumière les défis rencontrés par les chercheurs d’origine chinoise aux États-Unis depuis la montée des tensions diplomatiques.
- La divergence profonde entre l’approche cognitive de Zhu et la prédominance actuelle des réseaux neuronaux alimente un débat scientifique essentiel sur la nature de l’AGI.
- Le retour massif des talents en Chine s’accompagne d’un important soutien étatique, contraste avec le climat politique plus contraignant aux États-Unis.
- Les projets comme TongTong illustrent la volonté chinoise de développer une IA dotée d’intuitions sociales et physiques, jugées absentes des modèles occidentaux.
- La compétition pour la suprématie en IA se nourrit autant d’enjeux techniques que de rivalités politiques, parfois au détriment du dialogue scientifique.
On pourrait se demander si cette course à l’IA ne répète pas un vieux schéma : plutôt que de collaborer, les grandes puissances préfèrent parfois tirer la couverture à elles, quitte à ralentir la science. Mais après tout, qui suis-je pour critiquer ? Je ne suis qu’un journaliste observant ces duels d’intellects et de discours, là où un chat virtuel, lui, continue de faire des miracles sans trop se soucier des frontières.