Lors d’un discours enregistré par la “Tagesschau”, le Chancelier Friedrich Merz a déclaré : « Nous nous engageons en politique avec nos véritables noms et en toute transparence dans les débats de notre société ». En février dernier, il a évoqué dans un congrès de la CDU l’idée d’instaurer une obligation de nom réel sur les réseaux sociaux. Ce sujet a été relancé par l’affaire Fernandes. Qu’en disent les autres partis ? La Berliner Zeitung a interrogé toutes les factions représentées au Bundestag ainsi que des experts en digital.
Le proposition d’imposer l’utilisation de vrais noms sur Internet est considérée comme un moyen de pression politique pour éloigner les utilisateurs des discours haineux et promouvoir un débat plus constructif. Les partisans estiment que cette mesure augmenterait la responsabilité et faciliterait la poursuite des contenus illégaux. En revanche, les détracteurs y voient une menace pour la liberté d’expression et risquent d’engendrer une autocensure.
Un compromis potentiel serait une obligation indirecte, où le vrai nom serait seulement accessible aux plateformes. Cependant, cela pourrait dissuader les lanceurs d’alerte et soulever des inquiétudes quant à la protection des données personnelles.
CDU appelle à des règles plus strictes pour les réseaux sociaux
La discussion sur ce sujet se poursuit depuis 2020, l’année du premier confinement lié au Covid-19. L’ancien président du Bundestag Wolfgang Schäuble (CDU) soutenait déjà l’idée d’une obligation de nom réel. La ministre fédérale de la Justice de l’époque, Christine Lambrecht (SPD), était quant à elle sceptique. Récemment, la CDU a ravivé le débat.
Lors de son congrès de février 2026, la CDU a clairement indiqué ses intentions en appelant à une régulation plus stricte des plateformes digitales. La transparence et le contrôle figurent au cœur de cette initiative, exigeant que les plateformes révèlent comment les contenus sont distribués et l’impact de cette gestion sur le discours public.
La CDU considère que la dynamique actuelle des réseaux sociaux représente un risque pour la démocratie. Les algorithmes privilégieraient des contenus « émotionnalistes et polarisants », souvent au détriment de la vérité et du débat démocratique. Par ailleurs, l’anonymat en ligne favoriserait la propagation de discours haineux et d’actes délictueux.
L’opposition de la gauche : l’anonymat ne crée pas le délit
Le parti Die Linke rejette fermement l’obligation de nom réel sur Internet. Selon eux, cela ne constitue pas une solution contre la haine, mais plutôt un risque pour les victimes. Janis Ehling, le directeur fédéral, a déclaré qu’imposer l’utilisation de vrais noms conduirait à faire taire celles et ceux qui ont besoin de protection.
Die Linke souligne que la haine s’exprime déjà sous des noms réels et que la mesure serait donc inefficace. Ils réclament plutôt une application stricte des lois existantes, des voies de signalement claires et une plus grande responsabilité des plateformes.
Risques à la confidentialité des signalements
La formation d’un code d’identité serait particulièrement problématique pour les systèmes de signalement, qui devrait rester « accessibles, anonymes et sûrs ». Sinon, les victimes pourraient hésiter à signaler des abus par peur d’exposer leur identité.
Die Linke conclut que cette mesure ne ferait qu’abîmer la démocratie, en protégeant les coupables et en abandonnant les victimes à leur sort.

Un smartphone affichant les hashtags #Hass et #Hetze témoignant de la violence numérique.Marcus Brandt/dap
AfD défend l’anonymat comme principe de base
Le parti AfD rejette aussi l’imposition de nom réel, promettant de résister par tous les moyens possibles. Pour eux, l’anonymat est essentiel pour la démocratie en ligne, permettant aux citoyens de s’exprimer sans crainte de répressions ou d’exclusions.
Ils insistent sur le fait que cela est crucial pour les lanceurs d’alerte et les dissidents politiques. La mise en place de systèmes d’identification obligatoires ou de « cartes d’identité numériques » est fermement rejetée par l’AfD, qui estime que cela ciblerait principalement les citoyens respectueux des lois, tandis que les criminels trouveraient toujours des moyens d’agir anonymement.
Risques de normaliser l’anonymat
L’AfD plaide également pour des solutions précises concernant les nouveaux risques, tels que les deepfakes, plutôt que des interventions généralisées. L’idée d’un code de vérification destiné aux mineurs est suggérée, permettant aux parents d’avoir plus de contrôle sur l’usage d’Internet par leurs enfants.
En rapport avec la nécessité de protéger la diversité des opinions, l’AfD insiste sur le fait que l’anonymat est essentiel pour garantir une participation démocratique. L’obligation de nom réel, selon eux, serait désastreuse et pourrait engendrer des structures de surveillance sur le modèle de certaines dictatures.

HateAid, une plate-forme dédiée aux victimes de haine et de commentaires malveillants en ligne.Symbolfoto/Imago/BODE
Silence de la SPD et des Verts
La SPD et les Verts n’ont pas répondu à l’enquête. Selon les sources disponibles, les deux partis sont opposés à une obligation de nom réel, tout en soutenant la lutte contre la violence numérique.
La SPD souligne la nécessité pour les utilisateurs de pouvoir s’exprimer anonymement. Parallèlement, elle préconise des instruments plus stricts contre la haine, tels que des procédures de suppression plus rapides et une régulation accrue des plateformes. Les critiques estiment que cette stratégie privilégie l’intervention dans les contenus plutôt que d’aborder les problèmes structurels.
Engagement actif des Verts
Les Verts adoptent une position similaire à la SPD : pas d’obligation de nom réel, mais davantage d’interventions gouvernementales contre la violence numérique. Des figures de proue, telles que Ricarda Lang, promeuvent activement des lois plus strictes et dénoncent les violations numériques.
Récemment, Lang a participé à une manifestation à Berlin contre la violence sexuelle en ligne, exprimant son soutien à la personnalité publique Collien Fernandes. Malgré l’écho médiatique de ses accusations contre son ex-mari Christian Ulmen, la définition précise de la violence numérique reste floue, ce qui pose problème selon les experts.

Des femmes politiques des Verts lors d’une manifestation contre la violence numérique à Berlin.abb/Imago
Un expert souligne : la majorité des gens ne diffament pas
Jeanette Hofmann, directrice de la recherche sur la politique numérique, a déclaré ne pas considérer l’obligation de nom réel comme une solution contre la haine en ligne. Elle souligne qu’il n’existe pas de preuve que cette mesure réduirait le volume de messages haineux.
Au contraire, une telle obligation compromettrait le droit à l’anonymat, qui est respecté par la majorité des utilisateurs, et serait donc disproportionnée.
Liberté d’expression et anonymat
Wolfgang Schulz, directeur de l’Institut Leibniz pour la recherche sur les médias, note que la législation doit clarifier la définition de l’obligation de se nommer sur les réseaux. À son avis, cela serait difficile à justifier d’un point de vue constitutionnel. Le droit à l’expression anonyme étant reconnu, il rappelle que bien que ce droit puisse être restreint, la situation actuelle requiert une analyse plus nuancée des effets des noms réels sur la haine en ligne.
Les limites de l’obligation de nom réel
Schulz soutient que cette obligation ne résoudrait pas le problème à elle seule. Les restrictions sur la liberté d’expression doivent être justifiées, sinon elles pourraient être contraires à la constitution. Il reste à voir si les récents événements politiques renforceront cette position ou non.
Son avis favorise l’approche actuelle consistant à demander aux plateformes des informations sur l’identité des utilisateurs en cas de discours haineux, suivie de poursuites légales.
Points à retenir
- Débat sur l’obligation de nom réel relancé par la CDU, qui émet des réserves sur la volonté de réguler les médias numériques.
- Les critiques soulignent les risques d’autocensure et de souffrance des victimes de violence en ligne.
- Des partis comme Die Linke et l’AfD défendent l’importance de l’anonymat pour protéger certains groupes vulnérables.
- Les experts s’inquiètent du manque de preuves quant à l’efficacité d’une telle obligation pour lutter contre les discours haineux.
- SPD et Verts soulignent l’importance de continuer la lutte contre la violence numérique sans contraindre l’anonymat.
À la lumière de cette discussion, il est évident que la question de l’identité en ligne ouvre un vaste débat sur la liberté d’expression. Je crois qu’il est essentiel de trouver un équilibre entre la protection des individus et la sécurité de nos échanges numériques. Peut-on vraiment parvenir à une solution qui protège tout le monde sans empêcher la liberté d’expression ? La réflexion est ouverte.
