jeu. Juil 9th, 2026

A Héctos Masuh, pour des préoccupations communes

Dans un précédent article, j’avais évoqué un texte de J. Rifkin intitulé La fin du travail. Nouvelles technologies contre emplois : la naissance d’une nouvelle époque, soulignant que “Les révolutions mécanique, biologique et chimique dans l’agriculture ont laissé des millions de travailleurs du secteur agricole sans emploi.” Ce document a été publié en 1996, il y a donc un certain temps déjà. Dans le même sens, R. Sennett mentionnait dans La corrosion du caractère (2000) les multiples impacts des technologies sur le déplacement de la main-d’œuvre dans les secteurs industriel et de services. Ainsi, cela ne constitue guère une nouveauté.

En mettant à jour la discussion, il est crucial de souligner l’impact exponentiel des processus de numérisation accelerés et, en particulier, des applications en Intelligence Artificielle (IA), qui façonnent plus que jamais les répercussions sur les marchés de l’emploi et les profils des métiers. Pour les universités et l’éducation en général, c’est un défi quotidien : pourquoi former des traducteurs, designers, journalistes, enseignants, boulangers et tant d’autres, s’ils risquent de devenir des professions non sollicitées ou en nombre limité ? Un tableau plutôt désolant, surtout si on l’observe d’un seul angle.

Ce phénomène nécessite des réponses différentes à celles posées par Iván Illich sur la société déscolarisée, qui affirmait que “L’instruction est la sélection de circonstances facilitant l’apprentissage.” En resserrant cette réflexion, on construit un individu capable de s’adapter à toute situation, suivant la logique de R. Sennett : “Le capitalisme flexible a dévié les employés d’un type de travail à un autre”. Dans les statistiques officielles mexicaines, cela fait partie du quotidien.

Nous assistons donc à une fracture de la centralité du travail dans l’activité humaine. Au télétravail et à l’ubérisation du travail s’ajoute l’influence directe de l’IA dans les processus de travail. Ce phénomène remet en question l’identité, qui, pendant des siècles, était le produit de la socialisation et du partage d’espace et de temps, au travail. Les conditions dans lesquelles le travail est effectué, les tâches, et dans de nombreux cas, les travailleurs eux-mêmes, changent. Dans le cas de l’IA, ce défi remet en cause et, dans bien des sens, fracture le concept traditionnel de la centralité du travail dans l’activité humaine. Concernant l’automatisation et son corrélat avec l’augmentation du chômage, on observe deux mouvements simultanés : la création de valeur se poursuit et impacte l’identité des travailleurs.

Concentrons-nous sur cette création de valeur. Pour K. Marx, la valeur est le produit du travail humain. Certains économistes affirment que si l’IA remplace le travail humain, la création de valeur humaine est alors réduite, mais on peut aussi noter qu’avec l’automatisation, d’une part, les travailleurs humains sont davantage exploités, et d’autre part, qu’il existe encore des processus d’extraction de plus-value, même si cela se fait de manière indirecte. En effet, la conception, la programmation et le contrôle des tâches sont désormais entre les mains d’opérateurs non humains, tels que des robots (ce qui maximise la production et réduit, dans certains cas, le coût du travail, surtout pour des tâches dont le temps de travail socialement nécessaire pour produire des biens matériels ou immatériels a considérablement diminué). Ce processus reste indissociable de l’exigence centrale du capital : la quête de la plus-value, parallèle à la nécessité de contrôle et de domination. Marx affirme que “Le moteur et l’objectif prépondérant du processus capitaliste de production consistent fondamentalement dans la plus grande auto-valorisation possible du capital, c’est-à-dire dans la production maximale de plus-value et donc dans l’exploitation considérable de la force de travail par le capitaliste”. Grâce à l’IA, on se confronte à cette résistance, mais paradoxalement, celle-ci pourrait également imiter “la masse d’ouvriers simultanément utilisés”, maintenant soutenue par la robotisation des processus de travail.

Dans cette optique, on peut relire K. Schwab (La quatrième révolution industrielle) qui soutient que l’automatisation et l’IA modifient les conditions de l’économie mondiale. Il en découle une transformation du travail comme activité humaine, modifiant simultanément la relation entre travail humain et création de valeur. Cette réévaluation, à la lumière des conditions technologiques déstabilisantes (l’angoisse générationnelle d’un côté, la fin du travail de l’autre, ainsi qu’une flexibilité qui transforme les individus en sujets standardisés, ce qui est déjà une ironie), nous oblige également à reconsidérer la définition du travail et son évaluation sociale. Ces questions deviennent pertinents en reliant les nouvelles technologies avec le travail physique (épuisement, “karoshi”), l’organisation du travail intellectuel (charge mentale, “burnout”) et la distribution des richesses générées par l’automatisation (ce qui nécessite une réflexion autour des inégalités sociales et de l’impact des classes sociales et des entreprises).

Finissons avec des questions connexes : Qu’est-ce que le travail (humain) ? Comment est-il valorisé ? Quel lien y a-t-il avec la nécessité de la reproduction humaine ? Toutes ces interrogations suscitent des inquiétudes tant académiques que personnelles, notamment pour l’avenir de mes enfants. En repensant aux vers du poète Antonio Machado (Retrato), je m’identifie à ce portrait. Cela me touche de ne pas avoir ces certitudes quand je pense à mes enfants – et leurs pairs – face à un avenir incertain : “Et finalement, rien ne vous dois ; vous me devez tout ce que j’ai écrit. Je me tourne vers mon travail, avec mon argent je paie, le costume qui me couvre et la maison que j’habite, le pain qui me nourrit et le lit où je repose”. Ce tableau se dessine-t-il de plus en plus flou à notre époque, plus difficile que ce que C. Dickens aurait pu imaginer ?

Sans nier ce qui a été dit, espérons que 2025 nous apportera davantage de réjouissances.

Article original rédigé par : Alex Pinosa

Points à retenir

  • Les révolutions passées ont déjà causé des pertes significatives d’emplois, un phénomène qui continue aujourd’hui avec l’IA.
  • Les institutions éducatives doivent s’interroger sur l’avenir des professions traditionnelles face à l’automatisation croissante.
  • La définition du travail et sa valeur sociale sont en pleine mutation, soulevant des débats cruciaux sur l’avenir du travail humain.

Ce contexte soulève des questions fondamentales sur le futur du travail et la nature même de l’activité humaine dans un monde de plus en plus numérisé. Il serait essentiel d’engager le dialogue sur ces transformations pour mieux anticiper et répondre aux défis à venir.


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2 thoughts on “Travail, technologie et déshumanisation : réflexions sur la fracture de l’humain”
  1. Edia, ton analyse est passionnante ! J’adore comment tu explores l’impact de l’IA sur le travail. C’est un sujet qui mérite d’être approfondi !

  2. Cet article soulève des questions essentielles sur l’avenir de notre travail. Il est crucial d’adapter notre éducation pour nourrir des professions qui résisteront à l’impact de l’IA.

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