Donald Trump et les monnaies stables : une révolution en coulisses des paiements internationaux
Récemment, l’ancien président américain Donald Trump a mis en lumière les monnaies stables, saluant leur rôle croissant en tant que nouvelle technologie financière. Si leur usage est encore principalement limité aux paiements de détail entre particuliers, un autre défi se joue dans l’ombre : la transformation des systèmes de paiement entre institutions financières et banques centrales.
Les paiements transfrontaliers en gros représentent l’un des enjeux les plus complexes à relever. Les banques centrales du monde entier cherchent donc à rendre ces transactions plus rapides et moins coûteuses, en misant sur des technologies innovantes telles que la tokenisation. Cependant, ces évolutions techniques recèlent aussi de profondes implications géopolitiques.
À l’heure actuelle, la très grande majorité des paiements internationaux repose sur des infrastructures technologiques et des monnaies occidentales, conférant aux États-Unis et à leurs alliés un pouvoir de sanction considérable sur leurs adversaires. Mais quelle est donc la réalité de ce marché ? Et comment les décideurs doivent-ils réagir face à ce bouleversement ?
Les paiements transfrontaliers sont aujourd’hui majoritairement traités par un réseau de banques correspondantes. Ce système peut se révéler à la fois lent et coûteux, surtout pour des opérations impliquant des pays éloignés ou des devises peu liquides. Pour recevoir un paiement venant de l’étranger, une banque locale doit posséder un compte auprès d’une banque étrangère dans la juridiction où la transaction est effectuée. Sans ce compte direct, le paiement passe par plusieurs banques intermédiaires liés par des comptes préexistants.
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Cette chaîne complexe fragmente les flux financiers et multiplie les frictions. Les devises moins utilisées souffrent souvent de taux de change désavantageux, engendrant des coûts supplémentaires pour l’utilisateur final. Les délais s’allongent aussi en raison des fuseaux horaires différents ou de jours fériés bancaires locaux. En outre, chaque juridiction applique ses propres règles anti-blanchiment et vérification d’identité, complexifiant encore davantage le processus.
Plus que tout, ce système de correspondent banking sert d’outil géopolitique puissant pour l’Occident. Le réseau SWIFT, auquel la majorité des banques font appel pour transmettre les instructions de paiement, est soumis au droit belge et réglementé par l’Union européenne, avec une sensibilité marquée à l’influence américaine. Dès lors, le dollar reste la monnaie intermédiaire la plus utilisée dans les échanges de devises indirects. Cette situation confère aux puissances occidentales une capacité sans précédent à exclure certains acteurs du système financier mondial.
Les autorités monétaires ont tenté d’améliorer progressivement ce système. En 2020, le Conseil de Stabilité Financière, mandaté par le G20, a présenté un plan visant à rendre les paiements transfrontaliers plus rapides, moins coûteux et plus inclusifs. Mais les technologies modernes, en particulier la tokenisation, offrent une opportunité unique de repenser en profondeur le système financier mondial.
En première ligne, la Banque des Règlements Internationaux (BRI) a piloté plusieurs initiatives innovantes. Parmi elles, le projet « m-Bridge » réunit les banques centrales de Chine, des Émirats, de Thaïlande, de Hong Kong, et plus récemment de l’Arabie saoudite. Cette plateforme vise à faciliter des paiements transfrontaliers instantanés en utilisant des monnaies numériques de banques centrales dédiées aux paiements en gros, en s’appuyant sur la technologie des registres distribués.
« m-Bridge » permettrait de contourner SWIFT et l’usage du dollar américain. Mais en octobre 2024, la BRI a annoncé son retrait du projet. Ce retrait, officiellement déconnecté de considérations géopolitiques selon Agustín Carstens, le directeur général de la BRI, soulève néanmoins des doutes parmi certains analystes. Le projet reste désormais entre les mains des cinq banques centrales participantes.
La BRI soutient par ailleurs une autre initiative multilatérale : le « projet Agora », impliquant sept banques centrales occidentales, dont la Réserve fédérale de New York, la Banque de France, la Banque du Japon, et la Banque d’Angleterre, ainsi que 43 institutions financières. Plutôt que de créer un nouveau système bancaire, cette initiative vise à moderniser en profondeur le système existant en explorant l’utilisation des monnaies tokenisées pour les paiements transfrontaliers.
L’avantage principal de la tokenisation est de pouvoir combiner sur un seul registre la fonction de règlement et celle de transmission des informations, abolissant ainsi la séquentialité actuelle. Tout cela avec un strict respect des normes anti-blanchiment et de vérification clientèle.
Les projets « m-Bridge » et « Agora » ne sont pas concurrents dans l’absolu, plutôt deux démarches complémentaires visant à améliorer les paiements internationaux. Il est clair que le modèle classique des banques correspondantes est en train de se transformer, et que les « nouvelles rails » d’opération pourront être radicalement différents de ceux que nous connaissons.
En matière d’avancement, « m-Bridge » a pris une longueur d’avance, avec ses premières expérimentations réelles dès 2022. Le projet Agora, quant à lui, développe encore une plateforme prototype, avec des explorations supplémentaires à venir.
Les banques centrales occidentales font face à une « quadrature du cercle » : leurs systèmes financiers sont si complexes et interconnectés que leur intégration dans un nouveau cadre transfrontalier est une gageure. Pourtant, le projet Agora tire sa force de son ancrage dans le dollar, la monnaie dominante, ce qui séduit les autorités américaines inquiètes de contrer les tentatives chinoises de contourner les sanctions internationales.
Josh Lipsky, expert en géopolitique au Council on Foreign Relations, souligne : « Le gouvernement américain soutient Agora pour des raisons géopolitiques, notamment pour contrer la Chine, mais aussi parce que les banques centrales et commerciales veulent un système performant, rapide et moins coûteux, utilisant les devises les plus courantes. »
Dans un monde où de nombreux pays devront choisir entre « m-Bridge » et une plateforme Agora-like, la présence du dollar pourrait bien faire pencher la balance.
Points à retenir
- Les monnaies stables attirent l’attention au-delà des particuliers, comme moteurs potentiels des paiements institutionnels.
- Le système actuel de banques correspondantes est un labyrinthe coûteux et lent qui favorise les grandes puissances occidentales en termes géopolitiques.
- Deux grands projets cherchent à repenser les paiements internationaux : « m-Bridge » soutenu par des banques centrales non occidentales et « Agora » piloté par des acteurs occidentaux.
- Le retrait de la BRI de « m-Bridge » marque un tournant, mais le projet continue sous l’égide des banques centrales participantes.
- Le projet Agora mise quant à lui sur la modernisation progressive plutôt que sur une rupture totale, avec une intégration du dollar en pièce centrale.
- La tokenisation apparaît comme la clé technologique pour fusionner règlement et communication des instructions, réduisant coûts et décalages temporels.
- Les enjeux vont bien au-delà de la finance : il s’agit d’influence et de contrôle sur le système économique mondial.
En définitive, le paysage des paiements internationaux connaît un moment charnière où technologie et géopolitique s’entrelacent. Entre ambition de souveraineté numérique et impératifs d’efficacité, les acteurs doivent composer avec des choix stratégiques lourds de conséquences. Voilà qui promet des débats passionnants sur l’avenir des échanges financiers mondiaux. De mon côté, j’attends avec impatience la suite de cette course aux innovations où, finalement, tout le monde semble vouloir rester maître du terrain plutôt que de le céder sans lutter. Affaire à suivre donc.
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