Les marchés financiers asiatiques accélèrent leurs efforts pour moderniser la réglementation autour des stablecoins, stimulés par l’adoption croissante des cryptomonnaies adossées au dollar américain, popularisées aux États-Unis sous l’impulsion de l’ancien président Donald Trump. Ce phénomène engendre un sentiment d’urgence parmi les régulateurs de la région.
Les récents mouvements en Corée du Sud, à Hong Kong, en Malaisie, en Thaïlande et aux Philippines témoignent d’une expansion dans l’émission de stablecoins liés aux devises asiatiques, malgré une inquiétude grandissante des autorités face aux sorties de capitaux.
De grandes entreprises régionales telles que JD.com ou Ant Group cherchent à saisir cette opportunité en déposant des demandes de licence pour émettre ces monnaies. Par ailleurs, l’action de Kakaopay a connu une forte hausse, laissée penser qu’elle suivra une trajectoire similaire.
Même la Chine, après des années de prohibition stricte sur les cryptomonnaies, fait preuve d’une certaine souplesse à l’égard des jetons numériques susceptibles de concurrencer le yuan.
L’impulsion américaine, un moteur pour l’Asie
Cette dynamique trouve ses racines aux États-Unis, où les législateurs ont récemment adopté un cadre incitant à un usage plus large des stablecoins adossés au dollar, garantissant un taux de change fixe de 1:1. La Maison-Blanche a placé ces monnaies parmi ses priorités depuis un décret exécutif signé en janvier, peu après l’entrée en fonction de Donald Trump.
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Benyamin Grolimond, directeur général de la plateforme de trading de cryptomonnaies Flipster aux Émirats arabes unis, note que « la loi Genius a ouvert grandes les portes à l’adoption des stablecoins. Qu’on soit pour ou contre, leur émergence est inévitable. »
Pourtant, en Asie, les autorités redoublent de vigilance concernant les risques de fuite des capitaux, alors que les stablecoins liés au dollar dominent toujours le marché à hauteur de 256 milliards de dollars, leur stabilité étant assurée par des réserves d’actifs liquides, comme les bons du Trésor américains.
À l’inverse, les stablecoins adossés à l’euro peinent à décoller, avec une capitalisation de seulement 403 millions de dollars, malgré un cadre réglementaire rigoureux offert par l’Europe.
La Corée du Sud, un acteur clé dans la transformation
Curieuse et proactive, la Corée du Sud illustre bien cette tendance. Ses citoyens préfèrent massivement négocier des stablecoins tels que USDT, USDC ou USDS, tous rattachés au dollar. Selon les données de la Banque de Corée relayées par l’agence Yonhap, les volumes échangés sur cinq plateformes locales ont atteint 57 000 milliards de wons (soit 41 milliards de dollars) au premier trimestre 2024.
Récemment, un débat a opposé parlementaires et banque centrale sur l’autorisation d’émission de stablecoins soutenus par le won sud-coréen. Le 10 juin, le Parti démocrate au pouvoir a présenté un projet de loi sur les actifs numériques fondamentaux, ouvrant la porte à des émetteurs locaux officiels.
Mais la Banque de Corée met en garde. Son vice-gouverneur Ryu Sang-dae exprime des craintes quant à un possible déséquilibre des politiques sur la liberté des mouvements de capitaux et la mondialisation du won.
Le gouverneur Lee Chang-yong va plus loin, avertissant que des stablecoins émis par des entités non bancaires pourraient créer « un chaos comparable à celui du XIXe siècle », lorsque les monnaies privées envahirent le marché.
John Park, responsable de la branche coréenne de la fondation Arbitrum, souligne que si ces stablecoins locaux offrent une clarté réglementaire, ils comportent le risque de servir de passerelles vers les marchés globaux via des échanges directs sur des plateformes décentralisées.
Il insiste sur la nécessité pour les banques centrales asiatiques de canaliser cette dynamique plutôt que de la freiner, en conservant leur souveraineté tout en restant compétitives.
Stablecoins pour un trading plus fluide
La diversité des stablecoins constitue une opportunité évidente pour les sociétés spécialisées dans le trading d’actifs numériques.
Yuan Turpin, cofondateur de Wintermute, un acteur majeur du market making en cryptomonnaies, estime que « les restrictions sur les flux de capitaux représentent un défi, mais les stablecoins peuvent offrir un système plus fiable et efficient ».
De son côté, Lee Xi, directeur général d’Auros à Hong Kong, assure que ce type de monnaies facilite l’arbitrage entre plateformes ou marchés multiples, sans les contraintes horaires du marché des changes traditionnel.
Il précise également que ces stablecoins locaux sont particulièrement utiles pour augmenter la liquidité durant les week-ends et faciliter la circulation fluide des capitaux.
La Corée en quête de liquidité intérieure
La montée en puissance des stablecoins locaux représente un levier potentiel pour dynamiser les économies cryptographiques en Asie. En Corée du Sud, on compte environ 18 millions d’utilisateurs d’actifs numériques, soit plus d’un tiers de la population. Sam Seo, président de la Kaia DLT Foundation, souligne que la stablecoin adossée au won répondra à des besoins différents de ceux des monnaies adossées au dollar.
« À court terme, les échanges won-USDT domineront, mais à long terme, il faudra des stablecoins émis par d’autres pays pour soutenir les paires de trading directes et accélérer les règlements », explique-t-il.
Hong Kong confirme son rôle de laboratoire régional pour les stablecoins. Clara Chiu, fondatrice de QReg Advisory, souligne que l’Autorité monétaire locale met l’accent sur des « applications concrètes », en particulier dans les secteurs des paiements et du trading où le yuan est déjà utilisé pour les règlements transfrontaliers.
Un intérêt grandissant de la Chine continentale
Bien que les prochaines étapes de la Chine restent incertaines, les entreprises cryptos locales se préparent à l’éventualité d’émissions de stablecoins adossés au yuan. Kenny Chan, vice-président de Victory Securities, affirme que sa société est en discussions avancées avec plusieurs acteurs susceptibles d’émettre ces monnaies à Hong Kong.
Sa filiale VDX est proche d’obtenir une licence pour exploiter une plateforme d’échange d’actifs numériques, permettant notamment de proposer des paires de trading incluant le bitcoin contre des stablecoins liés au dollar hongkongais, puis au yuan.
Malgré l’interdiction sévère des cryptomonnaies, la Chine adopte la blockchain comme un outil financier prometteur. En juin, le gouverneur de la Banque populaire de Chine, Pan Gongsheng, a reconnu que les stablecoins pourraient bouleverser le système financier mondial, notamment face aux tensions géopolitiques mettant en lumière la fragilité des systèmes de paiement classiques.
Le récent élargissement de licence accordé à une grande maison de courtage publique chinoise, active à Hong Kong, nourrit l’espoir d’une voie à suivre.
Cependant, peu s’attendent à ce que Pékin autorise rapidement le trading de cryptomonnaies. Lily King, directrice opérationnelle chez Cobo, estime que Hong Kong restera la fenêtre d’expérimentation des entreprises chinoises désireuses de s’exporter. « La Chine n’a peut-être pas encore envie d’ouvrir ses portes », conclut-elle.
Points à retenir
- Les gouvernements et acteurs asiatiques se lancent dans la course aux stablecoins, cherchant à suivre l’exemple américain tout en protégeant leur souveraineté monétaire – ou du moins à essayer.
- Corée du Sud, Hong Kong et la Chine continentale s’affrontent à coup de législations et initiatives, entre enthousiasme et précautions prudentes, un peu comme un bal entre deux doigts qui hésitent à valser.
- Les stablecoins liés au dollar US dominent encore largement, mais les monnaies locales commencent à pointer le bout de leur nez, promettant un cocktail de stabilité et d’innovation pour les transactions quotidiennes.
- Les régulateurs sont entre ambition technologique et crainte d’instabilité financière, jonglant avec la peur d’un chaos à la « far west » du XIXe siècle.
- Le marché évolue aussi grâce à des acteurs privés majeurs qui misent gros sur ces nouvelles monnaies numériques afin de capter un marché voisin de dizaines de millions d’utilisateurs.
En définitive, il me semble que l’Asie joue une partition particulièrement subtile où chaque note de réglementation ou de technologie résonne avec prudence et excitation. Cette scène mondiale des stablecoins pourrait bien être le théâtre d’une redéfinition des rapports de force monétaires, où la nouveauté doit encore apprendre à cohabiter avec la complexité des intérêts nationaux. Qui aurait cru que des lignes de code et des actifs numériques pourraient donner un tel spectacle ? Nous suivrons avec un plaisir mêlé d’émerveillement cette danse législative et financière, tout en gardant notre curiosité aiguisée et nos oreillettes bien branchées.
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