Le marché de l’emploi en Espagne traverse une période paradoxale. Alors que le pays enregistre des chiffres record en matière d’affiliation et d’emploi, les licenciements collectifs connaissent une forte augmentation en Catalogne, qui demeure pourtant la région phare de la création d’emplois en mai. Au cours du premier trimestre de l’année, 1 874 départs ont été comptabilisés dans le cadre des ERE, soit une hausse de 53 % par rapport au même période de 2025, un chiffre qui constitue le plus haut niveau depuis la pandémie, selon l’Observatori del Treball i Model Productiu. Les experts et les entreprises relèvent que ce phénomène est lié à un profond changement où l’intelligence artificielle, l’automatisation et la réorganisation interne transforment le marché de l’emploi plus rapidement qu’il n’évolue.
Les ERE sont redevenus centraux sur le marché du travail en Catalogne, mais dans un contexte très différent de celui des crises antérieures. Il ne s’agit plus simplement d’entreprises en difficulté ou sur le point de fermer. Aujourd’hui, de nombreuses sociétés réajustent leurs structures pour s’adapter à de nouveaux modèles de production, intégrer des technologies ou améliorer leur efficacité avant de se retrouver à la traîne.
“Les entreprises ne se réorganisent plus seulement pour éviter la faillite, mais pour aligner leur structure sur l’avenir”, expliquent des représentants de PayFit, une société spécialisée dans la gestion des ressources humaines et des paies. Selon eux, les raisons économiques pèsent moins face aux licenciements pour motifs organisationnels, techniques et de production.
Ce phénomène se produit alors même que le marché du travail reste relativement fort. La Catalogne a clôturé le mois de mai avec plus de 3,8 millions d’affiliés à la Sécurité sociale et un taux de chômage en baisse, suivant les dernières données officielles. Cependant, les experts mettent en garde contre le fait que la croissance de l’emploi n’empêche pas de nombreuses entreprises d’accélérer des changements internes significatifs.
L’IA transforme les emplois, pas uniquement les tâches
L’intelligence artificielle (IA) et l’automatisation sont déjà à l’origine d’une grande partie des réorganisations. Mais les spécialistes insistent sur le fait que le débat est plus complexe que simplement ‘remplacer des personnes par des machines’.
“Automatiser une tâche n’est pas synonyme d’amortir un poste”, précisent les experts de PayFit. Bien que de nombreux outils permettent de réduire le travail administratif ou répétitif, les entreprises ont encore besoin de jugement humain, de capacité décisionnelle et de compétences spécifiques.
D’après Lukkap, une société de conseil spécialisée en transformation organisationnelle, le changement le plus profond concerne le contenu des postes. Les tâches routinières perdent de leur importance, tandis que les profils analytiques, numériques et liés à la gestion du changement prennent de l’ampleur.
La clé est de comprendre qu’une réorganisation ne doit pas être envisagée uniquement comme une réduction d’effectifs, mais comme une transition vers une organisation plus préparée pour l’avenir
Ce processus pousse de nombreuses entreprises à se demander quels profils seront nécessaires dans quelques années et lesquels devront être formés ou disparaître.
L’impact invisible d’un ERE
Au-delà du coût économique immédiat, les experts avertissent qu’un ERE entraîne des conséquences internes bien plus profondes que ce que les comptes de résultats laissent transparaître.
À côté des indemnités, des frais juridiques et des plans de reclassement, il faut prendre en compte des effets moins visibles : perte de savoir-faire, interruption de projets, surcharge de travail et détérioration du climat interne.
Selon les données de Lukkap, lors de processus de restructuration, l’intention de changer d’emploi peut passer de 13 % à 49 % parmi les employés restants. De plus, la baisse de confiance et d’engagement peut entraîner des diminutions significatives de la productivité et de la motivation.
Inquiétude des salariés après un ERE
“Une réorganisation impacte ceux qui partent, mais aussi ceux qui restent”, expliquent les experts de Lukkap. Le risque est que l’incertitude finisse par toucher toute l’organisation.
Chez PayFit, ils soulignent qu’un ajustement génère souvent une période de désorientation interne. “Après un ERE, il est courant que la productivité baisse temporairement en raison de la perte de savoir-faire et de la nécessité de redistribuer les tâches entre moins de personnes”, ajoutent-ils.
L’erreur que beaucoup d’entreprises continuent de commettre
Les spécialistes mettent également l’accent sur l’importance de la communication. L’une des erreurs les plus récurrentes est de confiner le message au cadre juridique et de le transmettre tardivement aux employés. “Lorsque l’entreprise ne prend pas ce temps pour clarifier le message, ce sont les rumeurs et la méfiance qui s’installent”, avertissent les experts.
La gestion du changement est donc devenue un élément clé pour les départements des ressources humaines, qui utilisent de plus en plus de données et de technologies afin d’anticiper les problèmes de productivité, de départ de talents ou de fatigue interne.
“L’IA peut nous montrer des données qui passaient auparavant inaperçues”, précisent les experts de PayFit, qui notent que les entreprises analysent aujourd’hui des indicateurs tels que les arrêts maladie, le turnover, l’absentéisme ou la performance pour prendre des décisions éclairées.
Le résultat est un marché de l’emploi qui continue à créer des postes (principalement en raison de l’afflux de travailleurs migrants), mais où de plus en plus d’entreprises redéfinissent les postes, les fonctions et les équipes afin de rester compétitives dans un environnement marqué par l’automatisation et l’intelligence artificielle. Et selon les experts, ce changement n’est que le début.
Points à retenir
- Les licenciements collectifs en Catalogne augmentent malgré un fort taux d’emploi.
- Les réorganisations d’entreprises visent principalement à répondre à des modèles de production modernes.
- Le rôle de l’IA et de l’automatisation est central, mais il ne remplace pas totalement le travail humain.
- Les conséquences d’un ERE vont au-delà des chiffres, affectant le climat social et la confiance des employés.
- Une communication transparente est essentielle pour éviter les rumeurs et favoriser un bon climat de travail.
Il est fascinant d’observer comment, même dans un marché de l’emploi en pleine transformation, où l’incertitude règne, l’agilité organisationnelle devient de plus en plus cruciale. Véritable défi, il nous pousse à réfléchir sur l’avenir des structures de travail et sur la manière dont les entreprises peuvent s’adapter à ces changements incessants. Je me demande quelles seront les prochaines étapes de cette évolution et comment chaque acteur du marché pourra trouver sa place dans cette nouvelle dynamique.