Caravaggio, l’une des figures les plus admirées de l’art occidental, ne nous a laissé qu’une poignée d’œuvres authentifiées. Pourtant, une nouvelle analyse scientifique vient de valider l’attribution d’un tableau longtemps considéré comme une simple copie : Le Joueur de Luth.
Cette œuvre, acquise au XVIIIe siècle pour Badminton House dans le Gloucestershire, a été confirmée comme étant bien de la main du maître du XVIIe siècle avec une probabilité de 85,7 %.
Ce résultat provient de tests utilisant l’intelligence artificielle, qui ont révélé une correspondance très nette avec d’autres toiles certifiées de Caravaggio. Cette étude a été menée par le spécialiste suisse Art Recognition, en collaboration avec l’université de Liverpool, entre autres.
Dr Carina Popovici, responsable de Art Recognition, a souligné l’importance de ce score : « Tout résultat au-dessus de 80 % est très fiable. »
Michelangelo Merisi da Caravaggio est célèbre pour avoir révolutionné la peinture grâce à sa maîtrise du clair-obscur, mêlant lumière et ombre, et un réalisme frappant dans ses scènes.
La rareté de ses œuvres est telle qu’un tableau découvert en 2019 a été estimé à environ 110 millions d’euros. Pourtant, en 1969, Sotheby’s avait vendu le Joueur de Luth de Badminton comme une simple copie « d’après Caravaggio » pour seulement 750 livres sterling. En 2001, il a été présenté comme provenant du « cercle de Caravaggio » pour environ 71 000 livres.
L’acheteur à l’époque fut Clovis Whitfield, un historien et galeriste britannique spécialiste des maîtres italiens, qui a immédiatement reconnu la qualité de la peinture et sa correspondance exacte avec une description précise donnée par Giovanni Baglione dans sa biographie de Caravaggio de 1642.
Whitfield expliquait : « Baglione mentionne des détails minutieux comme le reflet sur les gouttes de rosée sur les fleurs. »
Cette version du Joueur de Luth est l’une des trois connues. Une est exposée sans contestation au musée de l’Ermitage en Russie, une autre, où le joueur est une femme, appartient à la collection Wildenstein et a été présentée au Metropolitan Museum of Art entre 1990 et 2013.
En 1990, Keith Christiansen, alors responsable des peintures européennes au Met, avait qualifié la version Wildenstein d’originale et celle de Badminton de copie.
Whitfield, qui avait acquis la toile avec Alfred Bader, collectionneur décédé en 2016, rappelait une lettre de Christiansen en 2007 : « Aucun chercheur moderne n’a jamais envisagé que votre tableau soit de Caravaggio. »
L’historien déplorait que Christiansen et certains experts italiens restent « enfermés dans des certitudes dépassées » et refusent d’accepter la nouvelle attribution, malgré le soutien d’autres spécialistes. « L’analyse IA les remet à leur place », affirme Whitfield.
L’étude a également déterminé que la version Wildenstein n’est pas authentique, celle-ci ayant reçu un résultat négatif de l’intelligence artificielle, selon Dr Popovici.
L’authenticité est aussi soutenue par les détails de l’instrument représenté : David Van Edwards, luthier réputé et président de la Lute Society, a expliqué que le luth dans la toile de Wildenstein présente de nombreuses erreurs, contrairement à ceux des versions de Badminton et de l’Ermitage.
William Audland KC, avocat passionné d’art et auteur d’un ouvrage sur cette peinture, analyse rigoureusement la question. Il dénonce une injustice évidente envers l’œuvre de Badminton, considérée à tort comme une simple copie.
« Une analyse globale des preuves, corroborée par l’intelligence artificielle, met en lumière une vérité objective, à l’opposé des appréciations subjectives des spécialistes traditionnels. Cette version est un tableau saisissant qui coupe le souffle quand on le contemple », ajoute-t-il.
En 1597, alors sans le sou et vivant dans les rues de Rome, Caravaggio fut pris en charge par le cardinal Francesco Maria del Monte, qui devint son principal mécène. C’est peu après que le peintre réalisa Le Joueur de Luth pour démontrer son talent à ce bienfaiteur.
À la fin des années 1620, la collection Del Monte fut dispersée. Antonio Barberini, futur cardinal, acheta cinq œuvres de Caravaggio, dont Le Joueur de Luth, qui fut acquis un siècle plus tard par le 3e duc de Beaufort pour Badminton House.
Clovis Whitfield et Carina Popovici abordent ce chef-d’œuvre dans un nouveau podcast intitulé Is It ?, lancé le 27 septembre sous la présentation du Dr Noah Charney, qui prépare une étude académique sur l’œuvre.
Par ailleurs, Geraldine Norman, experte reconnue du marché de l’art, prépare un documentaire qui retracera l’intégralité de cette fascinante aventure artistique.
Actuellement, la toile de Badminton se trouve à Londres, et Whitfield espère qu’elle rejoindra une collection publique, à l’image du récent investissement historique de 375 millions de livres sterling par la National Gallery.
En 2001, Sotheby’s suggérait que l’œuvre pourrait être une copie réalisée par Carlo Magnone, peintre actif en 1642, inspiré par la version Del Monte du Joueur de Luth. George Gordon, co-président des ventes des maîtres anciens chez Sotheby’s, qualifiait alors cette hypothèse de « sérieuse » et rappelait que les tableaux de Caravaggio furent fréquemment copiés, même de son vivant.
Il estimait que les recherches récentes n’avaient pas fondamentalement modifié le consensus établi en 2001. De son côté, Keith Christiansen a décliné tout commentaire.
Points à retenir
- Moins d’une centaine d’œuvres de Caravaggio sont incontestablement attribuées, rendant chaque découverte majeure.
- L’intelligence artificielle est désormais un outil reconnu pour l’authentification d’œuvres d’art, complétant les expertises traditionnelles.
- Le tableau Le Joueur de Luth de Badminton, longtemps considéré comme une copie, a été réhabilité grâce à ces analyses rigoureuses.
- La controverse autour des différentes versions du tableau illustre les tensions entre traditions académiques et approches modernes.
- Les détails techniques, comme la représentation précise des instruments, peuvent peser lourd dans la reconnaissance d’une œuvre.
- Les parcours souvent tumultueux des œuvres – du mécénat à la vente privée – influencent leur reconnaissance et leur valeur.
- Un intérêt croissant émerge pour la diffusion de ces travaux à travers des podcasts et documentaires, témoignant d’une envie de rendre accessible cette histoire au grand public.
Au fond, on pourrait se demander combien de chefs-d’œuvre non reconnus dorment encore dans des caves ou chez des collectionneurs prudents ? En attendant, il paraît que Sotheby’s et le Met vont revoir leur copie… ou pas. Quant à moi, je me demande s’il faut davantage faire confiance à la machine ou à l’œil humain… À bon entendeur !
