La question de l’âge minimum pour accéder aux réseaux sociaux en Autriche est sur le point de devenir une réalité. Les avis à ce sujet sont cependant très partagés. D’un côté, certains saluent l’interdiction d’accès aux plateformes en ligne telles que TikTok ou Instagram pour les enfants et les adolescents, tandis que d’autres émettent des critiques, plaidant en faveur d’une responsabilité accrue des parents et de leur implication dans l’éducation numérique de leurs enfants. Selon ces derniers, une interdiction générale pourrait avoir des conséquences contraires à celles escomptées.
La manière dont cette limite d’âge sera appliquée en Autriche reste à préciser. Une décision du gouvernement pourrait intervenir mardi. La méthode d’implémentation est également sujette à débats. L’une des propositions implique le téléchargement d’une application qui nécessiterait une identification par ID Austria, gérant ainsi uniquement les informations d’âge. En Australie, par exemple, où une telle restriction a déjà été mise en place, la responsabilité incombe aux opérateurs des plateformes, qui doivent procéder à des vérifications d’âge par le biais de technologies comme la reconnaissance faciale ou le téléchargement de documents d’identité. Rebecca Raschun, une streamer et animatrice bien connue dans le milieu du jeu vidéo autrichien sous le pseudonyme de “JustBecci”, s’interroge : « Veut-on vraiment que mon enfant scanne son visage ou saisisse des informations pour se vérifier ? »
Évoluant dans une génération où le jeu en plein air et le gaming virtuel coexistaient, elle a grandi au moment où Internet commercial a pris son essor dans les années 90. « J’ai eu le meilleur des deux mondes », confie la jeune femme de 33 ans lors d’un entretien. Elle se souvient que déjà à l’époque, on insista sur l’importance de la prudence en ligne, « en nous conseillant de ne pas publier de photos de fêtes, au risque que notre futur employeur les voie. » Aujourd’hui, elle note une diminution de la tolérance, même de la part des adultes, concernant les réseaux sociaux.
Pour elle, une interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes présenterait un risque considérable. « Cela ne protège pas l’enfant, cela le coupe du monde et l’éloigne vers des zones non réglementées », affirme Raschun. « Pour accéder à un site pour adultes, il suffit de deux clics. Et là, nous débattons de l’âge minimum pour les réseaux sociaux ? » Elle considère cette interdiction comme une atteinte aux droits des enfants, si cela les exclut de l’information, des amitiés et du soutien dont ils ont besoin. En tant qu’ambassadrice de bonne volonté pour l’Unicef en Autriche, elle plaide pour une approche fondée sur la participation plutôt que sur des interdictions.
Rebecca Raschun préconise plutôt d’introduire les enfants aux médias sociaux de manière encadrée, en enseignant l’éthique et la littératie médiatique non seulement aux jeunes, mais également aux parents et enseignants. « Ils doivent se sentir à l’aise pour aborder les aspects qu’ils trouvent difficile », précise-t-elle. Car selon elle, « si l’on n’est pas natif numérique aujourd’hui, on risque de ne pas être compétitif ». La gameuse avoue également qu’elle continue d’apprendre : « Même pour moi, il est parfois difficile de discerner l’IA (intelligence artificielle) ou les fake news, et je suis en ligne tous les jours. » Elle souligne : « Il est crucial de se poser des questions sur le contenu que mon enfant consomme et sur son algorithme. »
Elle ajoute qu’il est également vital de faire des pauses. « Je suis une grande adepte des deux mondes, mais parfois, il faut poser le téléphone et sortir, toucher l’herbe, ou même étreindre un arbre, renouer avec son environnement. »
La parenthèse ouverte par l’initiative “Enfance sans smartphone en Autriche” propose d’établir l’âge limite à 16 ans. « Il est urgent d’instaurer des cadres législatifs clairs afin d’assurer une utilisation appropriée et sécurisée des médias numériques », estiment-ils dans une lettre ouverte au gouvernement. Ils demandent également une sensibilisation sociétale et un enseignement intensif de la littératie médiatique.
« Protégez les enfants et les adolescents en Autriche des risques physiques, psychologiques, sociaux et développementaux liés à une utilisation précoce et excessive des dispositifs numériques, des réseaux sociaux et des jeux en ligne », souligne cette lettre ouverte. De plus en plus d’enfants ont accès aux smartphones, tablettes et offres en ligne pilotées par des algorithmes dès leur jeune âge. Les chercheurs mettent en garde contre les conséquences d’une utilisation non régulée, qui peut perturber l’attention, la régulation des émotions, le comportement social, la santé mentale et le sommeil.
Une utilisation intensive et incontrôlée des médias numériques augmente considérablement le risque de comportements addictifs, de symptômes dépressifs, d’anxiété ainsi que de problèmes de concentration et de maîtrise de soi. Les parents et éducateurs se sentent souvent dépassés et demandent une régulation gouvernementale. « Tant que la maturation neurobiologique du contrôle de soi n’est pas terminée, la vulnérabilité aux comportements impulsifs et à risque augmente. » L’adolescence, et particulièrement les 14-16 ans, est une période très sensible. « Des études montrent une prédisposition accrue aux symptômes dépressifs, comportements addictifs et problèmes sociaux durant cette phase. Une limite d’âge légale devrait être accompagnée d’une vérification d’âge efficace et d’une confidentialité maximale. »
La dépendance au smartphone n’est pas encore reconnue comme un trouble de santé par l’Organisation mondiale de la santé, mais cela pourrait changer. Roland Mader, médecin directeur de l’Institut Anton Proksch à Vienne, a déclaré qu’environ 4 % des jeunes en Autriche sont dépendants des smartphones. Les adultes, quant à eux, passent quotidiennement en moyenne quatre heures et demie sur leur téléphone, vérifiant leurs appareils entre 88 et 100 fois par jour.
Le psychologue clinicien Oliver Scheibenbogen de l’Institut Anton Proksch a mis en avant que l’utilisation prolongée des téléphones engendrait nervosité et problèmes de sommeil chez les jeunes. À Gänserndorf, en Basse-Autriche, il a décidé avec des enseignants et des élèves de mener une expérience de trois semaines sans téléphone. « Nous avons observé une augmentation de 30 % du bien-être psychologique et une diminution de 30 % des symptômes dépressifs. Trois semaines sans téléphone ont été plus bénéfiques que deux semaines de vacances », rapportent-ils. Ce projet a conduit à une réduction durable du temps d’écran chez 25 % des participants. Les experts suggèrent d’attendre environ 13 ans avant d’offrir un smartphone aux enfants et soulignent que les adultes doivent être des modèles à suivre.
Pour l’initiative Safer Internet, il est essentiel d’inclure les adultes dans cette démarche. Ils devraient être informés sur les réseaux sociaux afin de mieux soutenir les jeunes dans un usage responsable. Les réseaux sociaux représentent un élément incontournable de la vie sociale des jeunes, tout en comportant des contenus inappropriés et problématiques. « Discutez régulièrement des contenus problématiques et assurez-vous que les enfants puissent venir vers vous en toute confiance », conseillent-ils. Il est primordial d’élaborer des stratégies pour éviter et gérer ces contenus. Une guide sur les réseaux sociaux a été mis en ligne pour ceux qui souhaitent en savoir plus.
Dans le passé, Barbara Buchegger, responsable pédagogique de l’initiative Safer Internet, a constamment plaidé pour que les parents soutiennent leurs enfants dans ce milieu. Sinon, le risque est que les jeunes se réfugient davantage dans le numérique. Dans son guide à l’attention des parents “Demandez à Barbara”, elle souligne l’importance de l’exemplarité parentale. « Les enfants ressentent aussi une certaine forme de stress numérique. » Les parents doivent accompagner leurs enfants dans leur découverte du numérique et établir des règles pour en tirer le meilleur parti.
Points à retenir
- Des avis partagés se confrontent sur l’âge minimum d’accès aux réseaux sociaux en Autriche.
- Les critiques de l’interdiction soulignent l’importance de la responsabilité des parents.
- Des propositions concrètes incluent le développement d’applications d’identification.
- Des experts font état des risques liés à une consommation excessive des réseaux sociaux.
- Des initiatives plaident pour l’éducation à la littératie numérique dès le plus jeune âge.
Ce sujet mérite réflexion. En tant que société, nous nous devons de trouver un équilibre délicat entre protection des plus jeunes et leur permettre d’évoluer dans un monde de plus en plus numérique. Comment pouvons-nous accompagner à la fois les enfants et leurs parents dans cette démarche ? C’est un dilemme qui appelle à une discussion ouverte et soutenue, dans un monde où la technologie n’est pas près de disparaître.
