sam. Juin 13th, 2026

Au XIXe siècle, le philosophe français Paul Janet a avancé l’idée selon laquelle le temps semble s’accélérer proportionnellement à la vie déjà vécue. Ainsi, pour un enfant de dix ans, une année représente un dixième de tout ce qu’il connaît. Pour un quadragénaire, cette même année ne représente qu’un quarantième. La logique est simple : chaque année constitue une fraction de plus en plus réduite de l’ensemble.

Cette théorie proportionnelle a perduré plus d’un siècle, car elle capture une vérité abstraite. Néanmoins, elle ne rend pas pleinement compte de ce que nous ressentons réellement. Certaines années semblent immenses, tandis que d’autres passent sans véritable impact. Cette simple arithmétique n’explique pas ces variations.

Le neuroscientifique David Eagleman propose une deuxième approche qui complète celle de Janet, et je la trouve plus pertinente. Selon lui, plus on vieillit, plus nous développons des représentations compressées des événements, ce qui appauvrit nos souvenirs. Quand nous sommes enfants, chaque expérience est nouvelle et la richesse des souvenirs donne l’impression que le temps passe plus lentement. La nouveauté rend les souvenirs denses, tandis que la routine les amincit. Le temps devient plus un enregistrement d’expériences qu’une mesure chronologique, et cet enregistrement s’affine lorsque les jours se ressemblent.

Je pense à cela lorsque je fais le bilan de ma propre vie. L’année d’adulte qui me semble la plus longue, c’est ma première année au Vietnam. Tout était inédit : la ville, le bruit, la nourriture, la langue, la personne que je devenais. Je peux encore extraire des scènes de cette année, des scènes que je n’ai pas revisitées depuis une décennie. Les années suivantes, bien qu’elles n’aient pas moins de contenu, manquent de cette nouveauté et s’accumulent comme des semaines similaires. Une partie de cela est mathématique, mais une grande partie, je le soupçonne, est liée à la mémoire.

Si c’est exact, l’accélération du temps n’est pas seulement une question d’âge. C’est une question de familiarité, qui joue sur plusieurs leviers. Le premier est évident : apporter de la nouveauté. Changer de ville, modifier son itinéraire ou son travail. La prescription d’Eagleman est assez simple : introduire constamment des éléments que le cerveau n’a pas encore vus. Cela fonctionne, et je peux en témoigner, mais cela n’est pas toujours possible. Une grande partie de notre vie se déroule dans des espaces similaires.

Le levier, moins évident, mais qui m’intéresse davantage, est probablement l’attention. Pour moi, porter une attention soutenue sur une seule chose semble produire un effet similaire à la nouveauté. Quand je consacre du temps à un texte et que je lui accorde vraiment mon attention, l’après-midi me revient avec des contours. Les heures prennent forme. En revanche, les heures passées à sauter entre les onglets, les notifications et les pensées inachevées s’évaporent avant même d’avoir trouvé une conclusion.

Ce constat n’est pas nouveau pour quiconque a perdu une soirée sur son téléphone. Ce qui est vraiment intéressant, c’est l’inverse : la profondeur de l’attention, et non seulement la fraîcheur des expériences, peut également engendrer ces souvenirs denses évoqués par Eagleman. La nouveauté plonge le cerveau dans un mode d’apprentissage inédit, tandis que l’attention soutenue pousse à observer de plus près des éléments que le cerveau aurait autrement tendance à lisser et à oublier. Dans les deux cas, cette texture mémorielle revient.

Je ne suis pas entièrement sûr de ce qu’il faut faire avec ces réflexions, mis à part le constat évident. Les années qui m’ont paru les plus longues ont été celles où j’ai soit découvert quelque chose de totalement nouveau, soit me suis concentré sur un seul élément assez longtemps pour vraiment l’apprécier. Les années qui se sont estompées sont celles où je n’ai fait ni l’un ni l’autre — où j’étais occupé sans être attentif, et où chaque semaine ressemblait suffisamment à la précédente pour que mon esprit ne prenne pas la peine de les distinguer.

Il me semble donc qu’une année d’attention pèse plus qu’une année de distraction. C’est peut-être un slogan, mais c’est ce que je constate en regardant ce dont je me rappelle et ce qui m’échappe. L’horloge n’a pas bougé autrement. C’est autre chose qui a changé.

Points à retenir

  • L’expérience de la nouveauté influence notre perception du temps.
  • La compression des souvenirs s’accroît avec l’âge, affectant notre ressenti temporel.
  • L’attention soutenue sur un sujet peut enrichir la mémoire tout autant que la nouveauté.
  • Les activités routinières peuvent rendre le temps moins mémorable.

À travers ces réflexions, je suis convaincu que nos perceptions du temps sont intimement liées à notre capacité à prêter attention et à expérimenter de nouvelles choses. Chaque instant de notre vie, chaque expérience peut devenir un souvenir dense si nous choisissons de le vivre pleinement. Cela nous incite à repenser l’importance de la pleine conscience dans notre quotidien. Après tout, qu’est-ce qui nous empêche de rendre chaque année, chaque moment plus mémorable ?


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