Alors que le compte à rebours pour les Jeux de Milano-Cortina 2026 commence, l’avenir commun des esports et du Mouvement Olympique reste incertain. Au-delà de la rhétorique officielle de la présidence du CIO, une direction claire est encore en attente, avec la Corée du Sud prête à prendre les rênes. Le projet des Jeux Olympiques Esports, initialement porté par un partenariat avec l’Arabie Saoudite, est actuellement en période de « Pause et Réflexion« .
La situation actuelle des Jeux Olympiques Esports
L’effondrement de l’accord saoudien fin 2025 a révélé une profonde division idéologique. Au-delà des enjeux financiers, le CIO a exigé le respect strict de la Charte Olympique, y compris la présence de femmes dans les postes de direction et des clauses de non-discrimination—en particulier en ce qui concerne l’orientation sexuelle et le droit universel de tous les Comités Nationaux Olympiques (CNO) à concourir. Ces conditions étaient en désaccord avec le modèle de gouvernance spécifique de Riyad. La première édition des Jeux Olympiques Esports, prévue en Arabie Saoudite pour 2027, a également été annulée en novembre 2025.
Le retrait du CIO de ce partenariat de 12 ans n’est pas, selon la présidente du CIO Kirsty Coventry, une question de malaise politique, mais une nécessité pour la cohérence interne. Lors d’une récente table ronde publique du CIO, la présidente a précisé.
« Il ne s’agissait jamais d’une question de confort ou de malaise. C’était vraiment une affaire de réorganisation. Dès le début du processus de Pause et Réflexion en juin, nous avons pu voir qu’il y avait plusieurs visions au sein du mouvement.«
« Les deux parties se sont mises d’accord »
Ce retrait a également été accéléré par des tensions internes et une plainte éthique contre l’ancien vice-président du CIO, Ser Miang Ng, accusé de conflits d’intérêts et d’avoir « mêlé ses différentes fonctions avec des affaires familiales » en lien avec les projets d’esports olympiques. Pour Kirsty Coventry, ce délai représente une occasion de tester la « Préparation à l’Avenir. »
En résumé, il s’agit de déterminer si l’idéalisme olympique peut survivre dans un secteur dominé par les intérêts commerciaux privés et les jeux détenus par des entreprises privées.
Malgré les tensions reportées concernant la non-discrimination et la gouvernance, la présidence du CIO insiste sur le fait que la séparation avec l’Arabie Saoudite a été consensuelle : « Je dois également préciser que les deux parties se sont mises d’accord. […] Cela a simplement été le moment pour nous de réfléchir à ce que nous voulons réellement.«
De nombreux défis à relever
Le défi majeur, qui est discuté depuis longtemps, demeure la tension structurelle entre les détenteurs de propriété intellectuelle privés (éditeurs de jeux) et la gouvernance institutionnelle du Mouvement Olympique. Ce sujet ne se pose pas pour la Coupe des Nations Esports soutenue par l’Arabie Saoudite, qui cherche à occuper la place laissée vacante par les Jeux Olympiques Esports, prévue pour novembre prochain.
La dernière réunion du CIO a révélé un écart frappant dans la préparation entre les Fédérations Internationales, concernant les OEG, qui sont censés servir de relais nationaux. « Certaines fédérations sont très proactives. Elles sont déjà dans la communauté des jeux, mais d’autres moins, » a déclaré Kirsty Coventry.
Ce manque d’homogénéité empêche, pour l’heure, la création d’un front uni capable de négocier avec les géants du jeu qui détiennent la Propriété Intellectuelle (PI) des titres phares. Pour le CIO, cette pause est destinée à définir « comment nous voulons avancer, à quoi cela ressemblera.«
Un avenir possible pour les esports nationaux
Avant même la fin officielle du partenariat, l’Arabie Saoudite a anticipé les compétitions basées sur les nations en annonçant la Coupe des Nations Esports en août dernier. Prévue pour fin 2026, cet événement sera l’« équivalent esports des Jeux Olympiques », réunissant 16 titres différents où des joueurs du monde entier concourront pour leur pays respectif. L’initiative est actuellement en phase de planification, avec l’ouverture des candidatures pour des partenaires nationaux (ouverts à quiconque prêt à gérer les sélections de leur pays).
La CNE ne semble pas préoccupée par l’« esprit olympique », faisant place aux titres les plus joués en traitant directement avec les détenteurs de droits, comme cela se fait déjà pour la Coupe du Monde Esports basée sur les clubs. L’organisation saoudienne n’a pas le même besoin que le CIO de lier un jeu à une fédération pour en faire une discipline, ni d’exiger des restrictions sur les jeux « violents ».
Le programme inclut déjà Trackmania, Dota 2 (l’un des MOBA les plus populaires sur PC, détenu par Valve), et Mobile Legends: Bang Bang (détenteur par Moonton, l’un des plus grands jeux mobile esports).
Tandis que d’autres poids lourds comme League of Legends, VALORANT, Honor of Kings ou Counter-Strike ne sont pas encore confirmés, la CNE peut déjà revendiquer la plus grande compétition esports basée sur les nations, loin des jeux mis en avant précédemment par le CIO, comme lors de la Semaine Olympique Esports 2023 (Just Dance, WBSC eBASEBALL™: POWER PROS, Taekwondo Virtuel, Gran Turismo, etc.).
Un point discordant demeure : de nombreux membres du CIO ont reconnu l’importance d’inclure des « titres esports réels » dans ces compétitions. L’exemple le plus pertinent est les Jeux Asiatiques, organisés par le Conseil Olympique d’Asie, qui incluent certains des jeux les plus regardés et les plus joués dans l’écosystème esports. L’importance de cette approche est telle que la Corée du Sud, comme pour les Jeux Olympiques, accorde des exemptions de service militaire aux athlètes qui reviennent avec une médaille.
La Corée du Sud, premier pays hôte des OEG ?
Dans le vide diplomatique laissé par le retrait saoudien, la Corée du Sud déploie une stratégie étatique pour assurer l’organisation des premiers Jeux Olympiques Esports, potentiellement dès 2027. Portée par des figures comme le quadruple champion olympique de tir Jin Jong-oh, désormais législateur, l’ambition est claire : intégrer les esports comme un sport à part entière.
Fin janvier 2026, le Comité coréen du sport et des Jeux Olympiques a franchi un cap en lançant un groupe de travail inter-ministériel, réunissant le Ministère de la Culture, des experts académiques, des fédérations sportives et des acteurs de l’industrie du jeu. Ryu Seung-min, président du KSOC et ancien membre du CIO, considère cela comme une opportunité historique :
« Grâce à l’opération de ce groupe de travail, nous allons renforcer les liens entre les sports traditionnels et les esports, et chercher des moyens pour que l’industrie coréenne des esports et du jeu se développe en harmonie avec l’arène internationale du sport.«
Une « ligne de départ »
Le secrétaire général de KeSPA (association nationale des esports), Kim Cheol-hak, a récemment expliqué que l’accueil des Jeux Olympiques Esports une seule fois serait une erreur et qu’il faudrait peut-être les organiser deux ou trois fois en Corée du Sud. Il soutient que cela permettrait de stabiliser le modèle et de définir un standard pour les futures éditions.
Cependant, le défi n’est pas seulement international, mais également interne à la Corée du Sud. Pour mener cette candidature, KeSPA doit devenir un membre à part entière du KSOC (un statut qui nécessite l’approbation de 12 des 16 comités régionaux du pays). Ce blocage administratif est difficile à surmonter tant que la perception des esports comme un sport traditionnel reste divisée en Corée du Sud.
Comme l’explique le média Sports Seoul, accueillir l’événement n’est pas un but en soi, mais une « ligne de départ » pour moderniser les institutions et résoudre des problèmes de souveraineté comme le statut des athlètes. Selon le même article, le CIO « intègre la création des ‘Jeux Olympiques Esports’ à son agenda officiel, » et « la question sera discutée lors de la session du CIO qui se tiendra durant les Milano-Cortina. »
Certaines citations sont tirées du coréen.
Il est fascinant de voir comment les esports se heurtent à la rigidité des modèles traditionnels du sport. Quelles pourraient être les implications de ces événements pour l’avenir du Mouvement Olympique ? En tant qu’observateur passionné, j’attends avec impatience de voir comment ces nouvelles dynamiques façonnent le paysage du sport dans les années à venir.