Tout a basculé

Le bus jaune et bleu vif des Beatles, transportant plus de 46 personnes, serpentait à travers la campagne du Devon en direction de la fête de Widecombe. Le groupe était bigarré, mais pas aussi hétéroclite que « Uncle Tom Cobley and all » – référence locale qui amuse toujours les Anglais.
Paul McCartney espérait que cette ancienne fête de village serait une halte originale et inspirante lors de leur célèbre voyage de 1967, devenu le film télévisé Magical Mystery Tour. Malheureusement, ils n’atteindront jamais la fête.
Quelques semaines seulement après la douloureuse disparition de leur manager Brian Epstein, victime d’une overdose, et la sortie de leur emblématique album Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band, Paul, John, George et Ringo se lancent dans une aventure hors du commun.
Sans script et avec une intrigue floue inspirée par l’idée de voyages mystérieux en car, à la manière des excursions de Liverpool, mêlée à l’influence psychédélique des Merry Pranksters et de leur bus américain, ils prennent la route.
Le lundi 11 septembre, tout un équipage de plus de 40 personnes quitte Londres avec l’intention de passer la nuit au Royal Hotel de Teignmouth. Lors de leur arrivée, ils découvrent que 400 fans bravaient la bruine dehors, espérant apercevoir les idoles, comme l’a rapporté Devon Live.
Pour éviter les foules, les quatre Beatles montent dans une voiture ordinaire juste avant le village et entrent rapidement à l’hôtel pendant que les fans attendent encore le bus.
Le lendemain, Paul dévoile son projet de conduire le groupe à Widecombe-in-the-Moor, pour assister à la célébrée fête locale. Cependant, Alf Manders, le chauffeur de bus venu de Londres, comme beaucoup avant lui, sous-estime la largeur réduite des routes rurales du Devon. Cherchant un raccourci pour éviter les encombrements, il quitte la A38 à Ashburton et tente de traverser le New Bridge, un pont de pierre ancien enjambant la rivière Dart.
Malheureusement, le bus, un Plaxton Bedford VAL, se coince sur ce qui est tristement célèbre comme « le pont le plus malmené du pays ». Le trafic s’en trouve paralysé. John Lennon, lassé de la situation, descend du véhicule pour retirer les enseignes Magical Mystery Tour apposées sur les côtés du bus.
Face à l’impasse, le groupe abandonne ses plans pour la fête et s’attelle à une tâche délicate : sortir le bus coincé. Alf doit reculer sur plus d’un demi-mile pour trouver un espace où faire demi-tour.

Après un arrêt au Moorlands Garage and Cafe pour refaire le plein et se restaurer, le groupe saisit l’occasion de prendre quelques photos souvenir avant de repartir sur la A38. Vers midi, ils s’arrêtent à Plymouth, ville familière qu’ils ont déjà visitée lors de concerts en 1963 et 1964 à l’ABC Cinema.
Suivis par une horde de photographes et journalistes en voiture, ils traversent la ville, le bus stationnant finalement sur le Hoe, devant l’imposant Grand Hotel, alors appelé Berni Grand.
Après un repas au Duck Bar, Paul, John, George et Ringo posent pour une séance photo sur le Hoe, offrant aux fans et aux médias certains des clichés les plus iconiques de la tournée.
Profitant d’un moment pour signer des autographes sous un soleil bienvenu, les Fab Four se détendent sur l’herbe avec la tour blanche de Smeaton en arrière-plan.
Un journaliste local de la BBC, Hugh Scully, les interviewe sur place. Ce reportage est diffusé le soir suivant sur Spotlight South West. À ce moment-là, l’équipe a déjà franchi la Tamar pour rejoindre la Cornouailles et entamer trois jours de tournage à Newquay, en bord de mer.
Bien que la séquence dans le Devon ait disparu du montage final du film, diffusé sur BBC1 le lendemain de Noël 1967, cette étape reste gravée dans les mémoires des habitants et des fans.

Points à retenir
- Le célèbre bus des Beatles, pourtant mythique, n’a pas échappé aux écueils des petites routes de campagne anglaises, rappelant à tous qu’un bus reste un bus, même magique.
- La magie de leur tournée n’a pas empêché une série d’imprévus, dont les couches météorologiques et les fans sobres ont ajouté à la saveur de l’aventure.
- Malgré l’absence d’images du Devon dans le montage final, ce passage témoigne d’un moment où la réalité a quelque peu joué les trouble-fête dans ce qui voulait être un road trip fantastique.
- Pour éviter les foules, les Beatles ont dû s’éclipser en voiture simplement ; un classique du star system avant l’heure.
- La nervosité du chauffeur face aux routes étroites et sinueuses symbolise bien ce délicat équilibre entre liberté artistique et contraintes matérielles du tournage.
En ce qui me concerne, j’avoue que voir ces icônes mondiales prises au piège sur un banal pont de pierre me fait un peu sourire. La perfection est parfois juste une question de manche de chauffeur, ou de largeur de pont. Et si la magie résidait aussi dans ces petits désastres publics qui humanisent nos idoles ? Après tout, même les Beatles ont dû apprendre que mystère ne rime pas toujours avec premium et que le vrai tour magique, c’est celui des imprévus.
