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Impossible de résister à la puissance bouleversante de Waterloo Sunset des Kinks, même pour les plus réfractaires au romantisme.
Les années 1960 à Londres évoquent souvent une époque dorée, éclatante, où la musique, la mode, l’art et la culture britanniques rayonnaient. Ces images sont bien sûr séduisantes, d’autant plus que l’influence de cette décennie perdure encore aujourd’hui. Pourtant, il ne faut pas oublier que tout le monde n’a pas connu ces anniversaires fastueux, les virées sur Carnaby Street ou les concerts de Jimi Hendrix en première ligne.
Ray Davies, leader des Kinks, écrivait pour ces Londoniens modestes, ceux qui tentaient de se relever des ravages du Blitz et de la Seconde Guerre mondiale. Sa musique puisait ses racines dans les sons, les attitudes et les réalités de la classe ouvrière de la capitale. Certes, ce sont ses hymnes mod rock révolutionnaires comme You Really Got Me qui ont d’abord fait connaître le groupe, mais ce sont des chansons comme Dead End Street et surtout Waterloo Sunset qui ont révélé son talent de chroniqueur social et de compositeur à part entière.
Ce sont ces titres qui ont assuré la postérité des Kinks. Ray Davies ne pouvait pas éternellement se contenter de composer des hymnes survoltés aux accents juvéniles et amphetaminiques. Certaines de ses créations plus mûres, à l’image de l’album The Village Green Preservation Society, ont d’abord fait un flop commercial avant d’être reconnues comme des chefs-d’œuvre. Waterloo Sunset appartient définitivement à cette catégorie.
Sorti en 1967 sur l’album Something Else, ce morceau marque un tournant dans le son des Kinks, tout en illustrant l’une des plus grandes réussites de Ray Davies comme auteur. La chanson dépeint un homme solitaire dans le décor gris et bruyant de la gare de Waterloo, observant avec une douce mélancolie les couples amoureux qui l’entourent. Waterloo Sunset équilibre ainsi avec finesse le sentiment d’isolement et une tendresse enveloppante.
Pour créer cette atmosphère particulière, Davies fit appel à sa femme de l’époque, Rasa Didzpetris, qui assure les chœurs en contrepoint. Mais ce n’est pas la seule astuce derrière cette composition. Davies expliqua un jour que, pour ce morceau, il avait choisi de ne pas montrer les paroles au groupe avant d’avoir composé la musique, car le sujet lui était trop personnel.
Il ajouta avec une discrétion typiquement britannique : « Le groupe a joué le jeu, et on a obtenu de bons résultats. »
Ce choix de tenir les paroles secrètes a sans doute influencé le rendu final. Pris isolément, les paroles sont empreintes de tristesse et de nostalgie ; si la musique avait été écrite en même temps, Waterloo Sunset aurait probablement eu un ton plus mélancolique, voire un air d’hymne à une rupture.
Au lieu de cela, le groupe a proposé une mélodie assez rythmée, portée par le riff de guitare inoubliable de Dave Davies. Ce contraste entre musique entraînante et paroles mélancoliques crée cette atmosphère unique mêlant réconfort, optimisme et romance. Ainsi, même inconsciemment, le secret tenu par Ray Davies a permis d’insuffler à ce classique sa magie particulière.
Points à retenir
- Les Kinks ont su capter une réalité sociale souvent oubliée des années 60 londoniennes : celle des classes populaires à l’après-guerre.
- Waterloo Sunset mêle habilement mélancolie et douceur, grâce à une production musicale qui tranche avec les paroles introspectives.
- Ray Davies, derrière ses hymnes énergiques, était avant tout un observateur pointu et un conteur de la société anglaise.
- Le succès commercial immédiat ne fait pas toujours justice à l’intelligence derrière une œuvre – The Village Green Preservation Society en est un exemple frappant.
- Le choix de garder les paroles secrètes au groupe a paradoxalement contribué à l’équilibre émotionnel si particulier de la chanson.
Au final, on pourrait se demander : est-ce qu’un hymne uniquement joyeux aurait eu la même longévité ? Parfois, il semble que dans le mystère et les ombres naissent les plus belles lumières. Mais bon, c’est peut-être juste une façon élégante de dire que la nostalgie vend mieux que la fête. Peut-être que le vrai secret de Waterloo Sunset, c’est son petit goût d’amertume nappé de douceur – un peu comme notre époque, finalement. À méditer, non ?
