jeu. Juin 25th, 2026

Donald Trump est monté sur scène avec près d’une heure et demie de retard — le temps pour le Secret Service de sécuriser la salle —, mais le public ne semblait pas s’en formaliser. L’ancien président, bientôt candidat de nouveau, attendait la fin enthousiaste de la chanson “God Bless the U.S.A.” de Lee Greenwood, en synchronisant ses lèvres sur la dernière phrase, avant de sourire et d’adresser un chaleureux « Bonjour à tous les Bitcoiners ! ».

Présent à la conférence Bitcoin 2024 de Nashville, Trump cherchait à séduire un mouvement qui, de phénomène marginal, s’est peu à peu imposé dans le courant dominant. « Je me tiens devant vous aujourd’hui avec respect et admiration pour ce que la communauté bitcoin a accompli », a-t-il déclaré.

Il y a quelques années, le discours de Trump sur la cryptomonnaie restait très classique : en 2019, il tweetait qu’il n’était « pas fan du Bitcoin ni des autres cryptomonnaies », qualifiant ces dernières de « non-monétaires », « hautement volatiles », « basées sur du vent » et utilisées pour des « activités illégales ».

Mais la campagne 2024 marque un tournant. David Bailey, CTO de Bitcoin, Inc. et organisateur de la conférence, a rencontré Trump en privé. Depuis, ce dernier bénéficie du soutien croissant de grands noms du secteur tech pro-crypto, comme Elon Musk, David Sacks ou Chamath Palihapitiya. Même le fonds de capital-risque a16z, dirigé par Marc Andreessen et Ben Horowitz, soutient Trump, critiquant la politique réglementaire de l’administration Biden qui aurait freiné leur développement. La soirée s’est conclue par un dîner de collecte de fonds à Nashville, pour la coquette somme de 844 600 dollars par tête.

[not-theb]
[/not-theb]

Sur scène, Trump s’est engagé auprès des passionnés de bitcoin : « Le jour où je prêterai serment, la croisade anti-crypto de Joe Biden et Kamala Harris prendra fin ». Il y a tout juste un mois, il écrivait sur Truth Social que « la haine de Biden envers le Bitcoin profite uniquement à la Chine, à la Russie et à l’extrême gauche radicale. Nous voulons que tout le Bitcoin restant soit FABRIQUÉ AUX ÉTATS-UNIS ! »

Dans sa première année de retour au pouvoir, Trump a effectivement mis fin à la « croisade anti-crypto » de Biden — une décision saluée par Marc Andreessen comme « un soulagement ». Le président a libéré Ross Ulbricht, fondateur de Silk Road et pionnier du bitcoin. Il a nommé David Sacks à un poste clé dédié à l’IA et à la crypto. Paul Atkins, à la tête de la Securities and Exchange Commission, a lancé le « Projet Crypto » pour clarifier la réglementation. Par ailleurs, le président a promulgué le GENIUS ACT, un texte fixant un cadre légal pour les stablecoins, les transformant en outil de la politique économique américaine.

Cependant, à l’exception de l’initiative visant Ulbricht, aucune de ces mesures ne poursuit la vision originelle de bitcoin : créer « un nouveau territoire de liberté », où la monnaie s’émancipe de l’État, selon les mots de son mystérieux créateur Satoshi Nakamoto. En réalité, le ministère de la Justice sous Trump s’est attaqué à des développeurs œuvrant à améliorer la confidentialité cryptographique de bitcoin.

Plus qu’à remplacer le dollar, Trump vise à le renforcer. Il espère que le billet vert « dominera le futur », comme il l’a dit à Nashville. Pourtant, le bitcoin, conçu comme une monnaie globale décentralisée, égalitaire et sans frontière, s’émancipe précisément de cette domination étatique. L’un des memes les plus célèbres met en scène Neo et Morpheus dans The Matrix, où Neo demande : « Tu essaies de me dire que je pourrai un jour échanger mon bitcoin contre des millions ? »—« Non, Neo — quand tu seras prêt, tu n’auras plus besoin de le faire », répond Morpheus.

Les stablecoins, eux, fonctionnent à l’inverse : ils étendent l’hégémonie du dollar. Trump est donc loin d’être un président du bitcoin, il est plutôt un président des stablecoins.

Dans son allocution, Trump a souvent mélangé bitcoin et crypto, alors que bitcoin se distingue fondamentalement des autres cryptos. Bitcoin fonctionne sur un réseau logiciel décentralisé, avec une émission programmée impossible à manipuler par une autorité centrale. Il permet des transactions sans intermédiaire de confiance, à l’image de l’étalon-or mais sans existence physique, ce qui réduit les risques de saisie ou de censure. Si le bitcoin parvient à ses fins, les États ne pourront plus spolier leurs citoyens en imprimant de la monnaie à volonté ni couper l’accès aux systèmes financiers.

La plupart des autres cryptomonnaies sont des jetons centralisés, gérés par des fondations, banques en ligne ou grandes entreprises tech. La majorité sont des escroqueries ou des schémas pyramidaux, sans adoption réelle.

Les stablecoins font figure d’exception. Reliés au dollar, ils ressemblent à des jetons de casino : pour chaque jeton numérique équivalent à un dollar émis, la société détentrice garantit la réserve en actifs sécurisés, souvent des bons du Trésor américain. Non soumis aux banques traditionnelles, ils se déplacent facilement à l’international et trouvent preneur dans les régions où le dollar est recherché.

Leur force ne vient pas d’une innovation technique mais d’une « arbitrage réglementaire ». Les stablecoins sont quasi-permissionnés et dépendants du dollar, tout en étant gérés par des entreprises privées.

Bloqués sous Biden, ils bénéficient désormais du GENIUS Act signé par Trump en 2025, ouvrant la voie à une pleine régulation et à une adoption plus large. Tether, plate-forme majeure avec environ 100 milliards de dollars en circulation quotidienne, avait envisagé de déménager à El Salvador. Son PDG Paolo Ardoino était pourtant présent au côté de Trump lors de la signature, annonçant un stablecoin conforme à la nouvelle loi, basé aux États-Unis.

Trump a souligné que les stablecoins « renforcent le dollar et lui donnent une grande importance », soulignant leur rôle dans l’expansion du pouvoir monétaire américain en facilitant la demande pour la dette publique. À côté de cet avantage étatique, des liens privés existent : Howard Lutnick, secrétaire au Commerce, est ex-PDG de Cantor Fitzgerald, firmement impliquée dans les actifs de Tether. La famille Trump a accumulé 5 milliards de dollars de richesse papier grâce à ses activités crypto.

En mars 2024, Tether est devenu le septième plus grand détenteur mondial de bons du Trésor américain. Scott Bessent, secrétaire au Trésor, a vanté le rôle des stablecoins à la fois dans la demande privée pour ces titres et dans le soutien à la dette publique. Les grandes entreprises du secteur financier comme Visa et Mastercard développent leur infrastructure pour accepter les stablecoins et non les paiements en bitcoin.

Dans plusieurs pays du Sud global (Iran, Turquie, Nigeria, Argentine), les stablecoins sont utilisés depuis 2018 comme une forme de dollar « offshore », difficilement saisissable par les autorités locales. Ainsi, un réfugié dans une zone de conflit peut accéder à des dollars aussi simplement qu’un banquier londonien. Une étude récente d’ARK Invest estime à 200 millions le nombre de détenteurs de stablecoins, contre un milliard pour les billets verts papier. Alors que certains États dévalorisent leur monnaie, les stablecoins offrent une échappatoire difficile à interdire.

Ce caractère humanitaire contraste avec la nécessité de faire confiance aux sociétés émettrices : les tokens peuvent être gelés, gonflés ou confisqués à distance. En cas de fraude, ils peuvent devenir sans valeur. Cela frappe un grand écart avec le bitcoin, « argent libre » s’affranchissant de toute autorité centrale.

Par exemple, Tether a interrompu des transactions USDT de plusieurs centaines de millions de dollars à la demande des autorités américaines, coopérant volontiers avec le FBI et le Secret Service. Circle, numéro deux du secteur, agit de même.

Aujourd’hui, l’utilisation des stablecoins ne nécessite pas d’identité vérifiée, mais cette liberté est fragile. Un futur gouvernement démocrate pourrait exiger des règles KYC, évinçant des millions d’usagers. Et en cas de scandale d’usage malveillant, la réglementation pourrait se durcir brusquement.

Quant à la volatilité du bitcoin, l’économiste Lyn Alden estime dans son ouvrage Broken Money que celle-ci diminuera avec l’accroissement de sa liquidité, le rendant alors proche de l’or. En revanche, les stablecoins, puisque liés au dollar, deviendraient eux plus instables à mesure que la dette américaine s’aggrave.

Si le bitcoin devient une unité comptable stable, les commerçants pourraient l’accepter directement, rendant le dollar obsolète comme monnaie intermédiaire. Ce jour là, la fameuse réplique de Morpheus résonnera pleinement : « Quand tu seras prêt, tu n’auras plus à échanger tes bitcoins. »

Cette transition pourrait cependant ne pas se produire dans nos vies, car les stablecoins, comme le souligne Mark Goodwin, ex-rédacteur en chef de Bitcoin Magazine, risquent de prolonger la suprématie du dollar. Bitcoin a gagné environ 46 000 % face au billet vert en dix ans, une tendance vraisemblablement appelée à durer. Mais les stablecoins deviennent la principale porte d’entrée vers le protocole de Satoshi, à l’image du pétrodollar des années 70.

Ils alimentent ainsi la demande aux bons du Trésor américain et soutiennent la capacité d’endettement gigantesque des États-Unis. Le processus d’« hyperbitcoinisation » — remplacement intégral des monnaies fiat par bitcoin — pourrait être freiné par cette dynamique.

Pour Trump, le déplacement à Nashville était surtout une occasion de critiquer les démocrates, collecter des fonds pour sa campagne, lancer ses propres tokens crypto lucratifs et consolider le dollar en promouvant une industrie qui achète massivement la dette américaine. Il tente de surfer sur la vague bitcoin tout en défendant un système monétaire qui assure la domination du dollar. Une posture cohérente, mais en attendant que les gouvernements cessent de dévaluer leurs monnaies, censurent leurs citoyens et excluent leurs opposants bancaires, le bitcoin conserve sa progression inexorable.

Points à retenir

  • Trump a radicalement modifié son discours sur les cryptomonnaies depuis 2019, en embrassant aujourd’hui la communauté bitcoin et surtout les stablecoins.
  • Le GENIUS ACT signé en 2025 crée un cadre légal clair pour les stablecoins, facilitant leur développement aux États-Unis.
  • Les stablecoins, bien que liés au dollar, offrent une alternative numérique accessible, notamment dans les pays confrontés à une forte inflation ou un contrôle monétaire étatique.
  • Contrairement au bitcoin, les stablecoins nécessitent une confiance envers leur émetteur, qui peut geler ou contrôler les fonds.
  • La montée en puissance des stablecoins renforce l’influence du dollar à l’échelle globale, notamment via leur rôle dans la demande de dette américaine.
  • Les grandes entreprises financières adoptent les stablecoins plus que le bitcoin pour les paiements, accentuant le pouvoir du dollar numérique.
  • Le bitcoin représente une vision radicale d’émancipation monétaire, conçue pour échapper à la confiance dans un tiers et à la censure des États.
  • L’avenir du bitcoin comme monnaie stable dépendra de son adoption croissante, tandis que le rôle des stablecoins pourrait ralentir ce processus par leur ancrage au dollar.

Au final, ce balancement entre dollars numériques et bitcoin reflète les tensions entre contrôle étatique et libertés individuelles, entre finance traditionnelle et innovation disruptive. Si Trump parie sur la sécurité du dollar, le bitcoin, lui, continue de fasciner par sa promesse d’un monde financier décentralisé, libre et incorruptible. Ne reste plus qu’à voir qui de ces deux visions va remporter la partie — sous un éclairage parfois un peu cynique, j’avoue que j’ai hâte de voir jusqu’où ce duel va nous emmener.


[not-theb]
[/not-theb] [not-theb]

Pas des conseils en investissement

Avis de non-responsabilité

[/not-theb]
Partager : X Facebook WhatsApp LinkedIn Reddit

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *