Si l’on demande à l’intelligence artificielle de nous indiquer une période historique d’où tirer des enseignements pour relever les défis globaux liés à l’IA, elle s’accorde heureusement avec le compositeur Ben Crick : il faut remonter à 200 ans, dans le nord de l’Angleterre.
Pour Crick, il serait instructif de mieux connaître les luddites, ces fameux “saboteurs de machines” de la Révolution industrielle, afin d’en tirer des leçons face à ce qui est, pour certains, la question existentielle majeure de notre époque.
« Cette montée fulgurante de la technologie affectant le marché du travail, cela s’est déjà produit ici, » explique-t-il. « En 1812, dans des endroits comme Bradford et Huddersfield, qui étaient alors de petits villages, ils sont devenus subitement de grandes villes en pleine expansion. »
« Cette problématique a déjà été posée – dans le nord de l’Angleterre. Nous avons alors trouvé des réponses, certes peu désirables aujourd’hui. Apprenons de cette histoire. »
Ben Crick signe la musique d’une œuvre nouvelle, commandée par le Bradford Opera Festival, qui mêle en parallèle les récits des luddites et de l’intelligence artificielle. Le livret de Kamal Kaan sera joué dans plusieurs lieux du Yorkshire en novembre.
En pleine réflexion sur les questions complexes que suscite l’IA, Crick, originaire de Huddersfield, se souvient que l’enseignement sur les luddites faisait partie de son enfance. « Je me revois en train d’être conduit dans une salle où les professeurs installaient un téléviseur pour nous faire regarder un mockumentaire. Nous étions aussi emmenés au musée Tolson de Huddersfield, où sont conservés les marteaux utilisés à Marsden. »
Le compositeur souligne que les luddites souffraient de nombreuses idées reçues. On se souvient souvent d’eux seulement comme de casseurs de machines violents. Aujourd’hui, qualifier quelqu’un de ‘luddite’ signifie souvent qu’on le perçoit comme opposé au progrès et à la technologie.
« Les luddites savaient que la technologie allait arriver. Ils savaient qu’ils ne pouvaient l’arrêter. » D’abord, ils ont adressé des pétitions au Parlement. Puis ils ont demandé aux propriétaires des usines de créer un fonds d’aide pour ceux que la technologie excluait de l’emploi.
« Finalement, ils expliquaient : ‘Nous voulons seulement empêcher la mise en œuvre de ces technologies nuisibles, qui portent préjudice aux ouvriers.’ Donc ils ne combattaient pas la technologie en soi, mais le fait que la richesse qu’elle générait restait concentrée entre les mains de quelques-uns. La fracture sociale était énorme : des industriels immensément riches d’un côté, une population en grande détresse de l’autre. »
« L’idée qu’ils étaient simplement des anti-progrès cherchant à freiner l’inévitable est fausse. Ils ont essayé toutes les démarches légales. Quand cela n’a pas marché, certains ont eu recours à la violence. Mais je défends l’idée que si on avait écouté leurs inquiétudes plus tôt, on aurait pu éviter cette escalade. »
« Aujourd’hui, nous nous retrouvons à un moment charnière où il faut poser des questions similaires. »
Crick estime que son opéra ne détient pas toutes les réponses mais interpelle sur des problématiques essentielles : le progrès sera-t-il le salut ou la chute de l’humanité ?
À l’instar de nombreux artistes, il s’interroge sur ce que l’IA signifie pour sa profession : l’IA composera-t-elle ce que le public souhaite entendre ? « L’IA est là, » constate-t-il, « on ne peut pas l’arrêter et on ne devrait pas vouloir l’arrêter. »
« Je suis inquiet car, en tant que compositeur, je suis conscient de ce que Bach, Mozart, Brahms, Britten ou Stravinsky ont apporté, et cela constitue une base créative nourrie par les générations précédentes. C’est exactement ce que fait l’IA aujourd’hui et continuera à faire. »
Le but de l’opéra et du festival est également d’attirer un nouveau public vers ce genre artistique. Crick défend l’idée d’une œuvre opératique contemporaine et engagée, qui ne se contente pas de revisiter indéfiniment le passé.
L’opéra raconte deux histoires parallèles : l’une en 2030, centrée sur un entrepreneur technologique ayant créé une IA humanoïde, l’autre en 1813, suivant George Mellor, chef luddite confronté à la potence.
Points à retenir
- Les luddites du début du XIXe siècle ne rejetaient pas la technologie en tant que telle, mais la concentration des richesses qu’elle engendrait entre les mains d’une minorité.
- Ils ont d’abord tenté des actions pacifiques, comme des pétitions et des demandes d’aide sociale, avant que certains ne passent à la violence par désespoir.
- L’opéra de Ben Crick, avec un livret de Kamal Kaan, cherche à dessiner un parallèle entre la révolution industrielle et la révolution technologique actuelle incarnée par l’IA.
- La question centrale posée est celle de l’impact du progrès sur la société : un facteur d’émancipation ou une source de nouvelles fractures sociales ?
- Le compositeur s’interroge aussi sur le rôle de l’IA dans la création artistique et la place des artistes humains dans ce processus en pleine évolution.
- L’opéra vise à renouveler l’intérêt pour ce genre musical en l’ancrant dans des débats contemporains, refusant l’écueil de la seule répétition historique.
Alors, tandis que l’IA se fraie un passage dans tous les domaines, ne serait-il pas temps que nous tirions des leçons de ces ouvriers du passé au cri de « pas sans nous » ? Car, entre vous et moi, si l’histoire se répète, ce n’est pas forcément pour notre plus grand plaisir… À méditer, avant que notre futur ne devienne lui aussi une vieille rengaine.
