mer. Juin 24th, 2026

Tales of the Wounded Land (2025), présenté en avant-première mondiale à Locarno 78, où il a remporté le Pardo du meilleur réalisateur, est né en octobre 2023, à la suite des premiers bombardements israéliens qui ont frappé le sud du Liban. Le réalisateur franco-irakien Abbas Fahdel, qui vit dans cette région avec sa femme Noor et leur petite fille, a décidé de documenter ces événements, sans réaliser qu’ils donneraient naissance à son huitième long-métrage.

Tout au long de ces 15 mois de conflit, Fahdel a accumulé des séquences filmiques, immortalisant explosions, exodes vers le nord du pays, jusqu’à son retour chez lui, ou ce qu’il en restait, après le cessez-le-feu. Il raconte ainsi le drame d’un pays, le Liban, tout en maintenant l’objectif fixé sur sa famille. Il choisit délibérément de ne pas montrer les aspects les plus crûs : « Je crois que tout ne peut pas être filmé. Face à certaines choses, comme la mort et les pleurs, le cinéma doit garder une certaine retenue. On peut montrer la destruction, tout en laissant l’observateur imaginer les conséquences sur les vies humaines », partage le réalisateur avec le public de Locarno. Le film est entièrement produit par Fahdel, qui avait déjà choisi dans plusieurs de ses récents travaux de se passer des nombreuses contraintes qu’impose une coproduction, et plus généralement d’une équipe de tournage plus vaste (qui peut atteindre 50 personnes pour ses films de fiction), afin de privilégier le pouvoir évocateur de la réalité plutôt que toute forme de narration fictive. « La réalité sera toujours plus riche que la fiction. Aucun acteur ne pourra jamais garantir le même degré d’authenticité que ceux qui vivent ces situations », affirme le cinéaste.

Pour Tales of the Wounded Land, on peut dire que le script, si l’on peut l’appeler ainsi, a émergé spontanément au fil des événements, écrit par une main invisible qui appartient à la réalité pure. Cependant, Fahdel tient à préciser, lors de la cérémonie de remise des prix, que la mise en scène de son film n’est pas issue du hasard, rappelant que même la forme documentaire, qui devrait aborder la réalité avec un minimum de filtres, ne peut se passer d’une attention sensible à ce qui est inclus ou non par l’objectif. Le film est un assemblage de moments liés par certains vers composés par le réalisateur pendant le tournage, coïncidant avec des périodes de sa vie : « Pendant la guerre, je ressentais le besoin d’exprimer mes émotions, ce que je ne pouvais pas faire en filmant, alors j’écrivais de la poésie. Par la suite, pendant le montage, j’ai réalisé que le récit nécessitait parfois des pauses. J’ai commencé à insérer des coupures de montage complètement noires, mais cela ne me satisfaisait pas. Aimant la littérature autant que le cinéma, j’ai pensé que quelques extraits de mes poèmes écrits durant la guerre pourraient embellir ces pauses », raconte Fahdel.

Tales of the Wounded Land est l’histoire d’une famille et d’une communauté entière. Pour refléter cette dualité, la mise en scène de Fahdel alterne entre des scènes de la vie quotidienne, qui se déroulent dans le contexte dévasté de la guerre – l’innocence et l’inconscience de sa fille face à la tragédie des événements allégeant le poids de ceux-ci –, et des séquences qui montrent des moments extraordinaires, comme les cérémonies funéraires des victimes. Les premières sont filmées de près, avec des équipements variés, incluant des caméras professionnelles ainsi que des smartphones – Fahdel souligne l’accessibilité incroyable qu’offrent les nouvelles technologies pour produire un contenu audiovisuel avec peu de moyens –, ce dernier étant utile pour capturer rapidement les événements soudains qui jalonnent ce paysage de guerre ; les secondes ont été réalisées à l’aide de drones et de travellings panoramiques, habituellement utilisés pour leur impact visuel spectaculaire, mais ici utilisés pour saisir en un seul plan l’avancée solennelle d’un peuple qui puise dans la célébration de ses morts la force de se relever et d’imaginer un avenir autre que celui désolant que le décombres offrent.

Bien que la vision artistique de Fahdel reconnaisse la supériorité incontestable du réel, préférant le documentaire comme un outil de narration privilégié, un élément fictif transparaît dans ses paroles lors de la réception de son prix par le jury international, sa voix trahissant une légère émotion : « Lorsque je filmais, j’oubliais qu’une bombe pouvait me frapper. C’était une sensation magique, j’avais l’impression que quelque chose ou quelqu’un veillait sur moi et sur les personnes que je filmais, comme si la caméra me protégeait », confie Fahdel illustrant, malgré tout, le pouvoir transformateur du cinéma par rapport à la réalité, même si c’est simplement dans notre imagination.

Points à retenir

  • Abbas Fahdel a documenté la réalité du conflit libanais à travers un regard personnel, axé sur sa famille.
  • Le film évite de montrer la violence directe, se concentrant sur les répercussions émotionnelles et sociales des événements.
  • Les nouvelles technologies ont permis un accès renforcé à la création de contenu audiovisuel, facilitant la réponse rapide face à l’actualité.

La démarche de Fahdel soulève des questions plus larges sur la représentation de la guerre au cinéma. Jusqu’où peut-on aller dans la captation de la réalité sans franchir la frontière de la sensibilité humaine ? Cette réflexion nous invite à examiner le rôle du cinéma dans la médiation des conflits et sa capacité à éveiller l’empathie plutôt qu’à exploiter la tragédie.


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5 thoughts on “Chronique intime de la guerre : Dignité et destruction au Liban par Abbas Fahdel”
  1. Ce film d’Abbas Fahdel est une belle manière de capturer la réalité sans glorifier la violence. Cela donne une autre perspective sur la guerre et ses impacts émotionnels.

  2. Ce film est une belle preuve de la force de la réalité, montrant la résilience des gens face à l’horreur. Une expérience émouvante et puissante qui fait réfléchir.

  3. Ce film d’Abbas Fahdel est une véritable ode à la résilience, mêlant poésie et réalité, tout en respectant l’humanité des individus touchés par le conflit.

  4. Le film d’Abbas Fahdel offre une vision touchante du conflit libanais, mêlant réalité et émotions. Sa façon d’aborder la guerre invite à la réflexion sur l’humanité au milieu de la destruction.

  5. Merci pour cet article poignant! La manière dont Fahdel aborde la guerre par le prisme de sa famille est vraiment touchante. Ça donne à réfléchir sur la puissance du cinéma.

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