mer. Juin 24th, 2026

Le 10 octobre 1978, les Talking Heads s’éloignent de leur mythique lieu de naissance, le CBGB. À seulement dix minutes à pied du club new-yorkais, l’Entermedia Theater s’apprête à accueillir un spectacle qui ressemble moins à un concert punk qu’à un vernissage arty. Des jeunes gens élégants discutent, des serveuses portent des plateaux de fruits, et même Andy Warhol fait discrètement son apparition. Les vestes en cuir de motard, emblèmes du punk, sont aux abonnés absents. Dans les coulisses, David Byrne affiche un air perplexe, tandis que ses camarades rayonnent de plaisir.

Cette ambiance annonce vingt-cinq minutes inédites de captation du spectacle, offrant un précieux instantané de la New York des années 70. C’est aussi l’occasion, avec cette nouvelle édition du deuxième album More Songs About Buildings And Food, de revivre une période charnière et pleine d’effervescence pour le groupe.

Dans la lignée de la superbe réédition deluxe de leur premier album 77, cet écrin contient l’album original remastérisé, un disque de raretés dont quatre titres inédits, un concert intégral de l’Entermedia Theatre et un Blu-ray proposant l’album en haute définition, un mix 5.1 de 2006 et un mix inédit Dolby Atmos. Petite nouveauté bienvenue : le Blu-ray présente aussi des vidéos du concert de 1978 et un film de 47 minutes du groupe en live à Berkeley, de quoi ravir les fans et promettre d’autres trésors à venir.

Selon la basse Tina Weymouth, le titre More Songs About Buildings And Food était à l’origine une boutade. « Je me suis risquée à demander comment on allait appeler un album qui parle juste de bâtiments et de nourriture », racontait-elle en 1978 à Creem, le célèbre magazine américain. « Et Chris [Frantz, le batteur] a répondu : ‘On l’appelle plus de chansons sur les bâtiments et la nourriture.’ » Cette légèreté teintée d’absurde marque l’esprit du disque.

Le producteur Brian Eno s’est révélé un complice idéal. La rencontre date de mai 1977, lors d’un passage des Talking Heads à Londres où Eno, convié à une soirée avec John Cale, fut fasciné par le groupe au point de les inviter à déjeuner. Ce repas fut le point de départ d’une obsession afrobeat décuplée grâce à la découverte de Afrodisiac de Fela Kuti. Fans d’Eno, notamment de son travail avec Bowie sur Low, les Talking Heads lui demandèrent de produire leur nouvel album. Tandis que leurs labels restaient plus frileux face à cet art-rock si peu radio-compatible, Eno entra en studio en mars 1978 dans le cadre idyllique des Compass Point Studios aux Bahamas, invitant le groupe à explorer de nouveaux horizons sonores tout en profitant d’un cadre paradisiaque, loin du brouhaha new-yorkais.

Jerry Harrison, guitariste et claviériste, évoque dans les notes du coffret le studio comme un véritable laboratoire d’expérimentation. Dès l’entame avec « Thank You For Sending Me An Angel », l’énergie est palpable : un déchaînement rythmique, Byrne chante avant l’heure avec une voix lointaine et, en guise de conclusion, une transition surprenante vers une danse country intense. Le génie d’Eno réside dans son arsenal d’instruments, incluant un synthétiseur portable, pour donner de l’ampleur au son.

La chanson « Warning Sign » illustre aussi cette audace. Remontant à l’époque où Byrne et Frantz formaient The Artistics à l’école Rhode Island School of Design, elle comporte une longue introduction instrumentale que Brian Eno transforme en un espace dub ouvert, utilisant de la réverbération à profusion sur la batterie. Ce clin d’œil au dub traverse nombre de morceaux de l’album, de la guitare aux synthés flottants.

Malgré cette liberté, les arrangements tiennent en grande partie à la volonté du groupe. Quelques conseils d’Eno : supprimer la partie « woodsman » au milieu de « Stay Hungry », recruter un chœur féminin de secrétaires incarnant Tina & The Typists sur « The Good Thing », et ralentir au maximum le cover d’Al Green « Take Me To The River ». Résultat : ce dernier deviendra leur premier succès majeur, grâce à une ligne de basse hypnotique et au chant de Byrne, oscillant entre le spirituel et le profane.

Les performances vocales de Byrne, plus matures ici, montrent un observateur désabusé, toujours au bord de la crise. Il décortique les rapports humains avec humour amer, comme dans « The Girls Want To Be With The Girls », consacré à la politique du genre, ou « I’m Not In Love », qui questionne les mécanismes désuets de l’amour.

« Artists Only » explore la pulsion créatrice, tandis que « The Good Thing » résulte d’un défi d’écriture visant à composer une chanson ressemblant à un mauvais chant communiste chinois. On ne peut s’empêcher de sourire devant cette ironie fine qui place Byrne un cran au-dessus de même David Bowie, souvent réduit à un simple showman extraterrestre.

L’apogée de l’album est sans doute « The Big Country », un voyage aérien au-dessus de la ville, où Byrne désigne avec un amusement non dissimulé parcs, restaurants et bars, avant de juger sans appel la campagne : « Je n’y vivrais pas, même payé. » Ce brusque changement d’attitude intrigue autant qu’il amuse, évoquant un citadin condescendant ou un personnage singulier dépassé par la complexité du monde rural.

La deuxième galette de raretés propose notamment quatre versions inédites, donnant un éclairage nouveau sur certains morceaux, parfois plus sombres, plus poussés, ou épurés. Un vrai régal pour les amateurs et curieux.

Le live intégral de l’Entermedia Theatre restitue l’énergie brute du groupe, à l’orée de leur succès, dans un concert âpre et vibrant capturé devant un public fidèle. Byrne, survolté, passe d’un cri de guerre sur « Warning Sign » à une incarnation passionnée du « Take Me To The River ». La vidéo en basse définition ajoute une dimension vivante et rare à cette réédition, illustrant à merveille leur évolution scénique.

Souvent considéré comme un simple album de transition, More Songs About Buildings And Food dévoile un groupe en pleine renaissance, plein d’audace et prêt à redéfinir le rock de son époque. Heureusement qu’ils ont accepté ce déjeuner chez Brian Eno.

Points à retenir

  • Le cadre paradisiaque des studios aux Bahamas a visiblement inspiré un travail à la fois sérieux et relaxé, avec baignades et vent marin au menu.
  • Le titre du disque, ironique et singulier, illustre bien l’esprit décalé et ludique du groupe.
  • Brian Eno, en grand chef d’orchestre expérimental, a su fournir à Talking Heads un souffle nouveau, mélangeant afrobeat, dub et rock arty.
  • L’album contient des versions alternatives qui montrent que même dans leurs « ratés », les Talking Heads savent trouver la magie.
  • La vidéo du concert ancien permet de ressentir la puissance brute et l’excentricité du groupe à cette période-charnière.
  • L’album aborde des thématiques allant de la vie urbaine au genre, en passant par la création artistique et les contradictions sociétales.

En somme, ce coffret, soigneusement réalisé, est une invitation à redécouvrir un groupe à la fois intelligent et décalé, accompagné par le magicien Eno. On peut presque entendre le son des synthés tout en dégustant un cocktail sur une plage des Bahamas. Bref, si vous n’avez jamais eu envie d’écouter un album sur les bâtiments et la nourriture, voilà peut-être la preuve que ça peut être l’aventure la plus excitante de votre soirée. Et si David Byrne ne vous convainc pas, vous pouvez toujours aller manger un morceau. Bon, je dis ça, je dis rien.


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