« Manson est le Big Bang du True Crime », déclare Joe Berlinger lors d’une conversation sur Zoom, un après-midi d’été chaud à New York. Nous évoquons les événements tragiques survenus il y a 57 ans, lorsque Los Angeles a appris que Sharon Tate, la femme enceinte d’un jeune réalisateur en vogue, avait été assassinée avec quatre autres personnes dans sa maison à Benedict Canyon. Le soir suivant, Leno et Rosemary LaBianca, un couple d’âge moyen propriétaire d’une chaîne de supermarchés, ont été retrouvés morts chez eux à Los Feliz. Ces meurtres ont inspiré des centaines d’œuvres, allant des livres et documentaires aux podcasts et films, sur une affaire que beaucoup considèrent comme résolue.
Cependant, Berlinger est là pour présenter son nouveau documentaire en trois parties, « Conversations avec un tueur : Les cassettes de Charles Manson », qui a été lancé récemment sur Netflix. Dans ce film, il interviewe plusieurs membres de la “famille” Manson, dont Bobby Beausoleil, condamné à perpétuité, ainsi que Dianne Lake, Catherine Share et Stephanie Schram, qui ont connu Manson sans avoir participé aux crimes. Il s’entretient également avec Jeff Guinn, auteur d’une biographie influente sur Manson, et d’autres figures emblématiques du procès. Bien que ceux qui connaissent l’affaire ne découvrent pas d’informations inédites dans ce documentaire, il offre un regard approfondi sur ce qui s’est passé avant les meurtres et le tourbillon médiatique qui a suivi, un objectif cher à Berlinger.
« Il existe effectivement de nombreuses documentations sur Charles Manson », admet-il. Son intention avec cette série n’est pas d’ajouter de nouvelles théories sur comment un ex-détenu a entraîné des hippies dans des crimes odieux, mais de rectifier certains faits. Avec une surabondance de contenus souvent biaisés, il cherche à apporter une perspective clarifiée. « Certains documentaires sont exacts, tandis que d’autres propagent des théories farfelues », précise-t-il. « Je ne voulais pas contribuer à cela. »
Pas un homme du True Crime
Il convient de noter que Berlinger n’est pas un réalisateur de True Crime par choix. « Je déteste le terme True Crime associé à mon travail », confie-t-il. « Cela implique de s’immiscer dans le malheur d’autrui pour le divertissement, sans but plus profond. Je crois qu’il y a toujours une raison derrière l’histoire. »
Depuis les années 1990, Berlinger s’est intéressé aux erreurs judiciaires, notamment avec son documentaire « Paradise Lost : The Child Murders at Robin Hood Hills » en 1996. Ce film, qui a donné naissance à deux suites, a ainsi permis la libération de plusieurs personnes injustement condamnées. « Mes films ont aidé à sortir sept personnes de prison, dont trois du couloir de la mort », précise-t-il. Sa série sur Ted Bundy a été un tournant qui l’a conduit à explorer la psyché des criminels tout en gardant en tête l’impact sur les victimes. « Je pensais qu’il était temps de revenir à l’affaire qui a marqué le True Crime moderne », dit-il.
Cassettes d’archives
Pour réaliser une saison de « Conversations avec un tueur », il faut bien sûr des discussions. Celles-ci proviennent d’interviews menées par un ancien détective de Californie, Paul Dostie, entre 2008 et 2017. Bien que Dostie ait cherché des preuves de corps supplémentaires sur le site de Manson, Berlinger a estimé que les éléments avancés par Dostie étaient trop ténus pour être inclus dans le film. Au lieu de cela, il introduit simplement un avertissement mentionnant que ces cassettes n’avaient jamais été révélées auparavant. « Une partie du matériel a déjà été abordée dans d’autres documentaires, mais les cassettes elles-mêmes sont inédites », reconnaît-il.
L’objectif de Berlinger est de déconstruire la mythologie entourant ce cas. Il souligne que, lors du procès, la presse avait un accès jamais égalé à la défense et à Manson lui-même, générant ainsi un véritable spectacle médiatique. Le procureur Vincent Bugliosi, qui a rédigé « Helter Skelter », a élaboré une théorie sur un prétendu conflit racial que Manson aurait voulu provoquer, une version simpliste que Berlinger remet en question. « Aujourd’hui, ‘Helter Skelter’ reste le livre de True Crime le plus vendu, et cela repose sur un mythe. Notre documentaire raconte la vérité banale de l’histoire. »
Farce plutôt que plan élaboré
La réalité des crimes, selon Berlinger, est une farce macabre. En 1969, la “famille” a d’abord eu des conflits avec un dealer de drogue, ce qui a conduit à une série d’événements tragiques et inefficaces. Chaque meurtre, loin d’être un chef-d’œuvre, était le résultat d’une série de maladresses. Berlinger souligne également que de nombreux documentaires récents se perdent dans des théories de conspiration, alors qu’il préfère se concentrer sur les faits. « La meilleure façon d’honorer la mémoire des victimes est de rester fidèle à la vérité. »
Certaines théories complotistes entourant des histoires de crime comme celui de JonBenét Ramsey continuent de hanter les familles, ce qui certes problématique, soulève des questions sur la manière dont les récits sont construits et perçus par le grand public. « Ce n’est pas juste ni sain de s’attarder sur ces fantasmes. »
Une entrée sans mythe
Avec ce documentaire, Berlinger espère offrir un aperçu moins sensationnel de l’affaire pour ceux qui la découvrent peut-être pour la première fois. « Beaucoup de jeunes découvrent ces histoires uniquement maintenant », affirme-t-il. « Je souhaitais créer quelque chose qui ne transforme pas l’affaire en un mythe, mais qui témoigne de la réalité. »
Points à retenir
- Joe Berlinger cherche à partir de faits réels plutôt que de mythes entourant Charles Manson.
- Le documentaire présente des interviews inédites avec des personnes ayant côtoyé Manson, offrant ainsi une perspective unique.
- Berlinger a une longue carrière axée sur les erreurs judiciaires, ce qui éclaire sa démarche.
- Les récits médiatiques d’autrefois avaient un accès sans précédent, influençant la perception des affaires criminelles.
- Les récents documentaires sur True Crime explorent souvent des théories de conspiration au lieu de se concentrer sur la réalité.
En regardant le travail de Berlinger, je ne peux m’empêcher d’être frappé par l’idée que, parfois, la vérité est plus complexe et moins spectaculaire que le récit médiatique nous le laisse croire. Évaluer les événements sans la loupe du sensationnalisme nous invite à réfléchir aux répercussions des crimes non seulement sur les victimes, mais aussi sur la société dans son ensemble. Nous devons nous interroger sur notre fascination pour le crime, non pas pour nous divertir, mais pour comprendre les mécanismes sociaux qui nous entourent. Qu’en pensez-vous ?
