TikTok a récemment redécouvert le titre Smalltown Boy. Ou plus précisément, il a extrait six mots irrésistibles—“Run away, turn away, run away”—en les séparant du contexte douloureux qui leur donnait leur profondeur, transformant ainsi le refrain en une bande-son pour des vidéos évoquant des départs, des transformations, des ruptures et de petits actes de libération. Ce n’est pas une simple appropriation : la chanson parle effectivement de partir. Mais ce qui a été perdu dans cette réadaptation, c’est la raison de ce départ.
Dans Smalltown Boy, fuir n’est ni une aventure ni l’opportunité de commencer une vie plus intéressante. C’est le dernier recours d’un jeune homme gay qui sait qu’il ne trouvera ni protection, ni appartenance, ni amour chez lui. Le refrain, qui résonne aujourd’hui comme une invitation à se réinventer, était en 1984 un cri de survie. Et c’est peut-être cette résonance qui lui permet de perdurer.
La Chanson de Bronski Beat
Bien que la voix soit immédiatement associée à Jimmy Somerville, il n’a pas sorti Smalltown Boy en tant qu’artiste solo. C’était le premier single de Bronski Beat, un trio composé de Somerville, Steve Bronski et Larry Steinbachek, trois hommes ouvertement gays à une époque où l’industrie musicale préférait garder l’homosexualité secrète ou la commercialiser avec précaution.
Sortie en mai 1984, la chanson a atteint la troisième place des charts britanniques et a dominé les classements en Belgique et aux Pays-Bas. Ce n’était pas une œuvre marginale confinée aux clubs gay, mais un immense succès populaire qui a raconté à des millions de personnes l’histoire d’un jeune homme émotionnellement exclu du foyer qui devait le protéger.
Somerville a grandi à Glasgow avant de déménager à Londres à la recherche de la liberté et de la communauté qu’il ne trouvait pas chez lui. Avant de devenir célèbre, il s’est engagé dans le mouvement LGBTQIA+ et a réalisé des projets vidéo militants. Il a lui-même qualifié Smalltown Boy de semi-autobiographique, transformant une expérience partagée par des milliers de jeunes en musique pop.
La Vidéo Révèle Ce Que les Paroles Cachaient
Réalisé par Bernard Rose, connu plus tard pour Candyman, le clip musical ne laisse aucune place à l’interprétation rassurante d’un jeune homme générique mal compris par sa famille. Somerville y joue un garçon qui remarque un autre homme dans une piscine. Ce regard éveillant à la fois désirs et violence. Il est suivi et battu par une bande, ramené chez lui par la police, et ainsi, il est « outé » devant ses parents. La réaction de sa famille confirme que rester n’est pas synonyme de sécurité. Il finit par faire ses valises et quitter sa ville en train. C’est une histoire complète de désir, d’humiliation et d’exil, relatée en quelques minutes sur les écrans en 1984.
Bien sûr, il y avait déjà des artistes gays capables de s’adresser au public LGBTQIA+. Toutefois, beaucoup de ces communications dépendaient de codes reconnaissables uniquement par ceux qui en avaient besoin. Smalltown Boy place un jeune homme gay au centre de la narration, montrant l’attraction entre hommes, une agression homophobe et le rejet familial, sans transformer cette sexualité en une révélation finale.
La Danse Ne Réduit Pas la Douleur
Le triomphe artistique de Smalltown Boy réside dans la contradiction entre ce que le corps entend et ce que l’histoire raconte. Le fond musical électronique est fait pour la piste de danse. Les synthétiseurs avancent comme un train. Cependant, le falsetto de Somerville ne transmet pas d’euphorie. Il semble porter, en même temps, vulnérabilité, honte, désir et une tristesse qu’il ne peut plus cacher.
Bronski Beat n’utilisait pas la musique de danse pour adoucir les politiques. Le groupe exploitait l’espace offert par les clubs gays pour décrire le prix à payer pour goûter à la liberté. Leur premier album s’intitulait The Age of Consent, dénonçant directement l’inégalité juridique en vigueur en Grande-Bretagne, où les relations sexuelles entre hommes étaient soumises à un âge de consentement de 21 ans, contre 16 ans pour les hétéosexuels.
Le trio a également soutenu le mouvement Lesbians and Gays Support the Miners, qui a rassemblé la communauté gay et les mineurs en grève contre le gouvernement de Margaret Thatcher—une alliance plus tard illustrée dans le film Pride. Bronski Beat ne considérait pas l’homophobie comme un drame exclusivement personnel, comprenant que le rejet familial, la violence de rue et l’exploitation économique faisaient partie d’une même structure.
Comment Monster a Ramené la Chanson
Dans Monster: The Lizzie Borden Story, Smalltown Boy résonne durant le sixième épisode, alors que Lizzie et Bridget partagent une dernière danse. Cette scène inclut, dans une fantaisie délibérément impossible, Aileen Wuornos et sa compagne. La chronologie perd de son importance. Ce qui lie ces femmes, c’est l’expérience—réelle ou inventée par la série—de vivre en dehors des normes acceptées par la société.
La sexualité de Lizzie Borden demeure historiquement incertaine, et la série de Ryan Murphy transforme les spéculations en mélodrame. Toutefois, le choix musical est pertinent dans la fiction choisie. La chanson parle de personnes pour qui amour et sécurité ne peuvent coexister chez elles, contraints de chercher une appartenance ailleurs, illustrant la beauté éphémère de trouver quelqu’un qui reconnaît leur solitude.
Ce fut une façon particulièrement efficace d’introduire Smalltown Boy auprès d’un public qui n’avait peut-être jamais entendu parler de Bronski Beat. L’exposition sur TikTok a accéléré ce processus, bien que ce ne soit pas la première résurrection numérique de la chanson, déjà célèbre auprès des jeunes lors de ses célébrations pour ses 40 ans en 2024.
Le Refrain a Changé, mais Pas Suffisamment
Pour quelqu’un qui découvre la chanson aujourd’hui, “Run away, turn away, run away” peut sembler un conseil d’indépendance. Pour ceux qui l’ont entendue dans les années 1980, notamment les personnes LGBTQIA+ vivant en milieu rural, elle a plutôt apporté une confirmation terrifiante : abandonner tout semblait nécessaire pour rester en vie.
Cette différence ne invalide pas son utilisation actuelle. Au contraire, elle démontre la capacité extraordinaire de la chanson à offrir de nouvelles échappatoires sans perdre le souvenir de la première. Une adolescente peut l’utiliser pour quitter une relation, une autre personne pour déménager. D’autres encore peuvent simplement profiter du rythme sans prêter attention aux paroles.
Mais il suffit de revenir au début de la chanson et de regarder le visage de Jimmy Somerville dans le clip pour comprendre qu’il n’y a aucune excitation dans ce départ. Il porte le poids de la tristesse d’une personne qui a compris trop tôt que le monde qu’il connaissait ne voulait pas de lui.
TikTok a redonné à Smalltown Boy un second souffle. Monster a réinscrit la chanson dans une narration d’amour interdit et d’évasion. Pourtant, la chanson n’avait pas besoin d’une réhabilitation artistique. Elle est toujours restée intacte : belle, dansable et dévastatrice.
Ce que chaque nouvelle génération doit redécouvrir, c’est le sens de cette chanson. Car Smalltown Boy ne parle pas seulement du courage de partir, mais aussi de la violence de ne pas être autorisé à rester.
Points à retenir
- Contextualisation de la chanson : Smalltown Boy véhicule une expérience personnelle et collective de rejet et d’exil.
- Impact culturel : Le morceau a touché un large public, devenant un hymne aux luttes LGBTQIA+.
- Renaissance sur les réseaux sociaux : Des plateformes comme TikTok rajeunissent l’engagement avec des œuvres classiques.
- Évolution des perceptions : La chanson est interprétée différemment selon les époques, reflétant les changements sociaux.
En portant un regard sur le chemin parcouru depuis la sortie de cette chanson emblématique, je m’interroge : quelle est la prochaine étape pour le mouvement LGBTQIA+ dans un monde qui change encore, parfois lentement ? Plus que jamais, il semblerait essentiel de maintenir le dialogue sur les droits et l’acceptation. C’est un défi auquel nous devons tous contribuer.
