« 5 Casas » : un retour aux racines qui interroge mémoire et mort
Le documentaire 5 Casas (2020), premier long métrage du réalisateur brésilien Bruno Gularte Barreto, est désormais disponible sur plusieurs plateformes de streaming, ainsi qu’en location numérique. Récompensé à la Mostra Gaúcha du 50e Festival de Gramado — un festival reconnu pour son regard exigeant sur le cinéma latino-américain — le film a reçu plusieurs Kikitos, dont ceux du meilleur film, de la réalisation et du montage, ainsi que le prix du jury populaire.

Barreto, déjà auteur de courts métrages (notamment Linda: uma História Horrível et Ceraunofobia), est titulaire d’un master en Poétiques Visuelles (UFRGS) et doctorant en arts performatifs à l’Université de Lisbonne. Le projet à l’origine du film a donné lieu à un livre et à une exposition en 2021. Le financement du long métrage a été assuré par plusieurs institutions internationales et nationales, ce qui a permis au film de circuler sur des scènes prestigieuses — première mondiale à l’IDFA (Festival international du film documentaire d’Amsterdam), prix au Cine Ceará et à Viña del Mar, et participation à des festivals en Italie, au Portugal et en France.

Une quête de mémoire
Le film s’ouvre sur des photographies anciennes, consumées par la flamme d’une allumette, puis déroule des images d’un cimetière et d’une route de terre battue. Au cœur du récit, un drap étendu dans une cour révèle l’agrandissement des yeux d’un garçon : c’est la trace d’une enfance que le réalisateur cherche à retrouver. Barreto raconte à la première personne la perte de ses parents — sa mère morte trois mois après ses huit ans, puis son père — et la mise en cartons des objets familiaux, stockés dans le hangar de son grand‑père pendant vingt ans. Un jour, un vent violent arrache une partie du toit du hangar : Bruno revient pour ouvrir ces boîtes et affronter ses souvenirs.
Le film se déroule à Dom Pedrito, une ville du Rio Grande do Sul à la frontière uruguayenne, que Barreto a quittée à 13 ans pour étudier à Porto Alegre. Les « cinq maisons » du titre correspondent à des lieux et à des personnes — professeure de français, ancienne employée domestique, un ex‑peão vivant isolé, une religieuse, un ancien camarade victime d’homophobie — qui jalonnent son parcours et constituent autant de fragments d’une mémoire en mutation.
Au fil du documentaire, ce qui commence comme une quête intime devient un inventaire de la vie dans une petite ville du Sud brésilien : résilience des habitants, mais aussi tensions et violences sociales — exploitation du travail rural, usage de pesticides, racisme, homophobie, mise à l’écart des personnes âgées, pression immobilière et formes d’effacement social.
Barreto construit son film sur un ton poétique et attentif au détail : une image d’arbre foudroyé devient métaphore, et des séquences simples — le désir d’un homme de remonter une dernière fois à cheval, la mémoire hésitante d’une femme sur un événement familial tragique — prennent une grande valeur émotionnelle.

Le documentaire comme processus
Dans l’entretien qui accompagne la sortie du film, Barreto explique que le projet est né d’une crise créative et d’un besoin de faire face à son passé. À son retour, caméra en main, il constate que la mémoire se réveille à travers les textures, les odeurs et les voix des lieux. Ce geste documentaire, pensé d’abord comme un exutoire personnel, s’est rapidement ouvert aux autres : les personnes rencontrées, souvent marginalisées ou « oubliées » par le temps, ont trouvé une parole. Le cinéaste confie qu’il désirait au départ rester en retrait, estimant que les histoires d’autrui étaient plus fortes ; progressivement il a accepté que son fil personnel tisse et relie ces récits.
Parmi ses références, Barreto mentionne des penseurs et réalisateurs qui l’ont nourri — poétique de l’espace, autofiction, formes hybrides entre documentaire et fiction — citant notamment des influences comme Agnès Varda ou Miguel Gomes, sans les réduire à de simples modèles. Le réalisateur souligne aussi que les enjeux sociaux du film n’étaient pas tous prévus dès le départ : certains événements — maladies, expulsions, pressions foncières — sont survenus au fil du tournage et ont naturellement infusé le récit.
Enfin, Barreto choisit de n’apparaître que par des photographies d’enfance dans le film. Plutôt que d’imposer sa présence, il privilégie la construction d’un personnage-enfant à travers ces images, laissant la voix et le regard organiser la narration sans trop s’exposer physiquement.
Points à retenir
- 5 Casas est le premier long métrage de Bruno Gularte Barreto, issu d’un projet pluridisciplinaire (film, livre, exposition).
- Le film a été primé au 50e Festival de Gramado, une scène importante pour le cinéma régional et latino-américain.
- Il explore la mémoire personnelle pour éclairer des réalités sociales : homophobie, racisme, exploitation rurale, pressions immobilières.
- La forme du documentaire mêle poésie, autofiction et regard sensible porté sur des personnages souvent marginalisés.
- Le tournage s’est construit sur la durée : des événements survenus pendant le processus ont modifié et enrichi le récit.
- Barreto choisit de rester discret à l’image, laissant la voix et les archives photographiques jouer le rôle central.
En tant que journaliste pour LesNews, je retiens d’abord la manière dont un retour nécessaire peut se muer en document collectif : la caméra devient un outil de restitution mais aussi de réparation. Ce cinéma-là interroge notre rapport aux lieux et aux autres, et nous invite à réfléchir — ensemble — à ce que nous décidons de sauver ou d’oublier dans nos communautés. Pour ma part, je suis convaincu que ces fictions‑de‑vie méritent d’être regardées non seulement comme des œuvres esthétiques, mais comme des actes de mémoire et de citoyenneté ; et j’aimerais savoir : quelles maisons de votre mémoire souhaiteriez‑vous rouvrir ?
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