dim. Juin 14th, 2026
Entre cinéma et streaming, la piraterie explose

Brésil : la fenêtre obligatoire de neuf semaines entre cinéma et streaming relance le débat

Pour LesNews — Le Congrès brésilien examine en ce moment une proposition de loi visant à encadrer les services de streaming. Le texte le plus avancé impose une « fenêtre » obligatoire de neuf semaines entre la sortie d’un film en salle et sa mise à disposition sur les plateformes. Les partisans y voient un levier pour encourager la fréquentation des salles. La mesure soulève pourtant des questions sur son efficacité réelle et sur le modèle de régulation le mieux adapté au secteur audiovisuel brésilien.

Le cinéma reste, pour bon nombre de Brésiliens, une expérience éloignée : selon l’Agência Nacional do Cinema (Ancine), seules 8,6 % des communes disposent d’une salle, principalement dans les régions à revenu plus élevé. En 2025, un peu plus de 200 films brésiliens ont été distribués en salles ; ils ont représenté ensemble seulement 5,2 % du box-office national. Un cinquième des sorties a dépassé les 10 000 spectateurs, et deux titres ont franchi le cap du million d’entrées.

La logique d’une fenêtre fixe repose sur une hypothèse simple : il existerait un unique parcours pour atteindre le public. Or l’écosystème audiovisuel est pluriel. Les décisions de lancement dépendent du public visé, de la stratégie commerciale et du potentiel de recettes. Dans la pratique, la durée d’exploitation en salle est souvent négociée au cas par cas entre distributeurs et exploitants : une séance peut s’arrêter plus tôt si la fréquentation est faible, ou être prolongée si le film rencontre son public. Imposer une durée standardisée fait abstraction de cette dynamique et risque d’entraver la capacité d’une œuvre à trouver progressivement son audience.

Autre effet pervers : l’espace entre la sortie en salle et l’arrivée sur les plateformes peut favoriser la piraterie. Des études récentes estiment que 38,4 % des foyers brésiliens consomment des contenus illégaux, entraînant des pertes estimées à environ 4 milliards de reais par an. Plus la fenêtre s’allonge, plus le risque qu’un film soit diffusé illégalement augmente, affaiblissant ainsi les revenus qui pourraient profiter aux créateurs et aux diffuseurs légitimes.

Il est également inexact d’opposer frontalement cinéma et streaming. La consommation d’un titre au cinéma peut renforcer son audience sur les plateformes et vice versa : certains films au succès modeste en salle trouvent un second souffle en ligne. Les chiffres de l’Ancine signalent que le secteur audiovisuel est en mouvement : en 2024, il a généré plus de 32 milliards de reais et vendu 125 millions de billets, avec une progression notable du public pour les productions nationales et une hausse du nombre de salles. En 2025, l’agence a enregistré un niveau de soutien financier élevé, avec environ 1,41 milliard de reais débloqués pour près de 1 500 projets — des indicateurs qui traduisent une évolution plutôt qu’un déclin net.

Plutôt que de régler une compétition entre formats par une contrainte uniforme, la régulation gagnerait à s’attaquer à l’origine du problème : l’inégalité d’accès. Si l’objectif est de renforcer le réseau d’exploitations nationales, les politiques publiques pourraient privilégier la modernisation des salles, des incitations à l’installation dans les territoires non desservis et le soutien aux circuits régionaux de diffusion. Parallèlement, des mesures anti-piratage mieux ciblées et des mécanismes de cofinancement entre plateformes et circuits de salles pourraient limiter les fuites de revenus.

Enfin, le paysage du visionnage s’est diversifié : cinéma, télévision linéaire, smartphone, tablette, ordinateur se côtoient désormais. Le rôle du streaming est aussi social : il permet d’atteindre des publics privés d’équipements et contribue à la formation de spectateurs. La question réglementaire essentielle n’est pas de protéger un format contre un autre, mais de favoriser les conditions dans lesquelles ils coexistent, se complètent et renforcent la création nationale.

Points à retenir

  • Le projet de loi propose une fenêtre de neuf semaines entre la sortie en salle et la mise en ligne des films.
  • L’accès aux salles demeure inégal : seulement 8,6 % des communes disposent d’une salle de cinéma, selon l’Ancine.
  • Une durée standardisée ignore la flexibilité nécessaire aux stratégies de sortie, souvent négociées au cas par cas.
  • Une fenêtre prolongée peut accroître le risque de piraterie, estimé à des pertes annuelles significatives.
  • Streaming et salles peuvent être complémentaires : certaines œuvres prospèrent sur les deux formats.
  • Des politiques publiques ciblées (modernisation, déploiement régional, soutien financier) pourraient mieux renforcer le secteur des salles.
  • La régulation devrait viser l’élargissement de l’accès et la coexistence des formats plutôt que la protection d’un seul.

En tant que journaliste, je pense que la solution ne viendra pas d’un calendrier unique imposé par la loi, mais d’une approche qui combine incitations aux exploitants, soutien à la production locale et mesures contre la piraterie. Il nous faut ouvrir la discussion sur des mesures concrètes et territorialisées pour que le cinéma, quel que soit le mode de diffusion, reste vivant et accessible. Quelles concessions les plateformes, les salles et les pouvoirs publics sont-ils prêts à faire pour y parvenir ?


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