
Scène du film “Corrida dos Bichos”, avec Rodrigo Santoro
Pour LesNews — Fernando Meirelles, dont le chef-d’œuvre “Cidade de Deus” a marqué le cinéma brésilien et international, débute cette nouvelle œuvre par une image familière détournée : si l’ouverture de 2002 s’attachait à la poursuite d’une poule dans les ruelles, “Corrida dos Bichos” s’ouvre sur la traque d’un homme masqué en coq qui a pénétré le périmètre interdit d’une course mortelle.
Cette allusion, maline, ne manquera pas d’évoquer le passé prestigieux du réalisateur auprès des spectateurs avertis. Le film, distribué par Prime Video — plateforme qui montre un intérêt croissant pour les productions brésiliennes — s’abreuve aussi aux recettes du divertissement moderne, mêlant le spectacle de “Jogos Vorazes” et l’esthétique dystopique de séries nationales comme “3%”.
Pourtant, entre une distribution solide et des scènes de course d’une grande maîtrise technique, le film dépasse souvent la simple copie de formules à succès.
Codirigé avec Rodrigo Pesavento et Ernesto Solis, “Corrida dos Bichos” situe son récit dans un futur incertain — « 45 ans après la Grande Catastrophe ». Le désastre, de nature environnementale, a transformé le littoral autrefois splendide de Rio en désert, image forte que le film met en scène dès ses premières secondes.
Dans ce monde, l’un des vestiges les plus vifs est l’appétit du pari. La course présentée à l’écran prolonge directement la tradition du jeu du bicho. L’arrivée du film coïncide d’ailleurs avec un débat public sur les paris en ligne, ce qui rend son propos actuel.
Comme dans “Jogos Vorazes”, les premiers arrivés remportent récompenses et privilèges, tandis que les perdants voient leurs proches pris en otage et sacrifiés. Tandis que les plus démunis risquent tout sur la piste, l’élite observe et commande, transformant la compétition en un jeu vidéo grandeur nature.
Abu (Rodrigo Santoro) est un ancien coureur devenu manager et maître de cérémonie de la course. Parmi les riches parrains figurent Leon (Bruno Gagliasso), à la froideur palpable, et sa partenaire énigmatique Nadine (Isis Valverde).
Le récit suit surtout Mano (Matheus Abreu, révélé dans “Um Lobo entre os Cisnes”), membre d’un mouvement de résistance contre la course. Contraint d’y participer lorsque la vie de sa sœur Dalva (Thainá Duarte, de “Cangaço Novo”) est menacée, Mano incarne le cœur moral du film.
Entre sadisme et glamour
Le film choisit l’immédiateté et l’adrénaline : dès la première course, le ton est donné. Le rythme favorise l’action sur la contemplation. L’élite est dépeinte sans nuance : Leon et Nadine vivent dans une résidence ultraluxueuse qui évoque, avec une touche ironique, le monde feutré de “50 Shades”.
Un bref passage, où des riches choisissent leurs coureurs présentés comme des corps à la disposition des puissants, rappelle fugacement l’univers de Pasolini et de “Salò”. Là où Pasolini cherchait à dénoncer le sadisme institutionnel, Meirelles et ses coauteurs montrent un sadisme intégré et normalisé, devenu spectacle et divertissement.
Sur le plan technique, le film aligne des séquences d’action sophistiquées qui n’ont pas à rougir face aux productions hollywoodiennes. Le casting est dense et performant : Rodrigo Santoro, Seu Jorge, Grazi Massafera, Silvero Pereira, João Guilherme et d’autres apportent du relief aux personnages.
En revanche, l’un des points faibles est la prestation d’Anitta dans le rôle de Divina, la narratrice de la course : la configuration du personnage demandait une interprète capable d’amplifier la tension inhérente aux épreuves, ce que la mise en scène n’obtient pas toujours. Sa présence trouve toutefois un meilleur écho dans la scène musicale finale, où elle revisite “Bichos Escrotos” des Titãs dans une version énergisée.
Enfin, fidèle aux usages du format streaming, le film laisse clairement la porte ouverte à une suite — la trajectoire de Mano offre suffisamment de matière pour être prolongée.
Informations succinctes :
Titre : “Corrida dos Bichos”
Réalisation : Fernando Meirelles, Rodrigo Pesavento, Ernesto Solis
Avec : Rodrigo Santoro, Isis Valverde, Grazi Massafera, Anitta
Plateforme : Prime Video
Points à retenir
- Fernando Meirelles s’appuie sur son héritage cinématographique pour installer une référence visuelle forte dès l’ouverture.
- La dystopie environnementale sert de toile de fond à une critique sociale centrée sur le spectacle des inégalités.
- Les scènes de course sont techniquement abouties et tiennent la comparaison avec les standards internationaux.
- Le casting est globalement solide, même si certains choix d’interprétation, comme celui d’Anitta, divisent.
- Le film s’inspire de franchises populaires tout en ajoutant une tonalité et un contexte franchement brésiliens.
- Le scénario ménage volontairement une ouverture pour une éventuelle suite.
À titre personnel, j’y vois un film qui joue habilement des codes du divertissement contemporain tout en tentant d’y glisser une réflexion sociale — parfois à la surface, parfois plus en profondeur. Il m’a semblé pertinent que le cinéma brésilien, servi par des plateformes comme Prime Video, affirme ainsi sa capacité à produire un spectacle maîtrisé et critique. Reste à savoir si la suite approfondira les enjeux éthiques laissés en suspens, ou se contentera d’étirer la formule pour le public des grandes séries. Et vous, quelle direction préféreriez-vous pour la suite de Mano ?
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