ven. Juil 10th, 2026

Utiliser l’intelligence artificielle au travail est désormais courant. En effet, des études montrent qu’à l’échelle mondiale, 58% des personnes exerçant des professions créatives, cognitives ou administratives utilisent des outils comme ChatGPT dans leur quotidien professionnel. Ce chiffre grimpe à 80% aux États-Unis et dans d’autres économies avancées. Cela amène à se demander si l’IA a réellement tenu sa promesse de nous libérer des tâches les plus ennuyeuses et répétitives, en réduisant nos heures de travail. La réponse, apparemment, est non. En fait, c’est plutôt l’inverse qui se produit.

Il y a quelques mois, Elon Musk a affirmé que d’ici 10 ou 20 ans, les avancées en IA et en robotique rendraient le travail optionnel. Bien que cela puisse être vrai un jour, les recherches menées jusqu’à présent racontent une autre histoire : l’intelligence artificielle n’allège pas la charge de travail, elle incite plutôt les employés à se surcharger de tâches, y compris celles qui précédemment auraient été déléguées ou évitées.

Une étude de deux chercheuses de Berkeley a examiné de près l’utilisation de l’IA dans une entreprise technologique de plus de 200 employés. Parmi les résultats, un phénomène appelé “expansion des tâches” a été mis en lumière : l’IA comble les lacunes de connaissance, ce qui pousse les travailleurs à assumer des responsabilités qui étaient auparavant déléguées. Les chefs de produits et les designers ont commencé à coder, tandis que les chercheurs se sont mis à réaliser des tâches d’ingénierie. En résumé, les employés tentent désormais d’effectuer des tâches qu’ils auraient plutôt externalisées ou ignorées auparavant.

Plus de tâches, plus de rapidité, moins de temps pour respirer

Ce phénomène, décrit comme “amélioration cognitive”, permet à chacun d’aborder des tâches novatrices et d’obtenir des retours en temps réel, sans dépendre des collègues. Les chercheurs notent que ce processus est perçu par les employés comme “essayer de nouvelles choses”. Cependant, ces tentatives s’accumulent et élargissent considérablement leur champ d’action. Le résultat ? De nombreux professionnels réalisent de manière autonome des activités pour lesquelles ils auraient auparavant sollicité de l’aide, ou qui auraient justifié de nouvelles embauches.

Une conséquence prévisible est l’augmentation du multitâche. Les allers-retours entre les tâches sont devenus plus frénétiques. Disposer d’un “partenaire numérique” crée une illusion de dynamisme, mais concrètement, cela se traduit par des changements d’attention constants, des vérifications incessantes des résultats produits par l’IA et une multiplication des tâches ouvertes. Le fardeau cognitif augmente, tout comme la sensation de devoir gérer l’ensemble simultanément, même lorsque le travail semble productif.

Une analyse par la société ActivTrak, portant sur les activités digitales de 164 000 travailleurs dans plus de mille entreprises, a révélé des données éclairantes : dans les 180 jours suivant l’adoption d’outils d’intelligence artificielle, le temps passé sur les e-mails, la messagerie et les applications de chat a plus que doublé. L’utilisation de logiciels de gestion d’entreprise a progressé de 94%. En parallèle, le temps consacré au travail concentré et ininterrompu a diminué de 9%, alors que pour ceux qui n’utilisent pas ces outils, les variations ont été négligeables.

La technologie nous a-t-elle vraiment fait travailler moins ?

“Ce que nous observons, c’est que le volume de travail semble illimité. On dirait que l’objectif est de faire toujours plus, plutôt que de rentrer chez soi à l’heure”, déclare Dean Halonen, cofondateur de l’entreprise Steelhead. En effet, les nouvelles technologies n’ont presque jamais offert plus de temps libre. Elles ont souvent relevé les standards, ou accru les activités.

Les exemples abondent. Comme l’a démontré Diletta Huyskes dans son essai “Technologie de la révolution”, même l’invention de l’aspirateur n’a pas réduit le temps consacré aux tâches ménagères ; elle a simplement augmentée les exigences d’hygiène sans diminuer les heures passées. De même, les conférences par Zoom ont facilité l’organisation de réunions, sans pour autant diminuer le temps d’interaction : entre 2020 et aujourd’hui, le nombre de réunions à distance a augmenté de 250%.

Et que dire du smartphone, symbole même de l’expansion du travail ? La possibilité d’être connecté à tout moment a considérablement intensifié les échanges professionnels via e-mail, WhatsApp, Slack et Trello. Cette disponibilité permanente a conduit à une surcharge de messages professionnels, même en dehors des heures de travail et durant le week-end. Comme l’a succinctement exprimé Gabriela Mauch, directrice des clients chez ActivTrak : “L’intelligence artificielle et les autres technologies n’augmentent pas seulement l’efficacité. Le temps libéré est immédiatement réinvesti dans d’autres tâches”. Ainsi, si cela n’était pas le cas, la prédiction de John Maynard Keynes, selon laquelle nous devrions travailler environ 15 heures par semaine à notre époque, se serait déjà réalisée.

Points à retenir

  • L’intelligence artificielle est utilisée par une majorité de professionnels pour augmenter leur charge de travail, et non pour la réduire.
  • Les travailleurs ont tendance à assumer plus de responsabilités grâce à la capacité de l’IA à combler certaines lacunes.
  • Le phénomène du multitâche devient de plus en plus courant, entraînant une surcharge cognitive.
  • Des études montrent que le temps passé sur des outils de communication a considérablement augmenté, au détriment du travail ininterrompu.
  • Les nouvelles technologies n’ont souvent pas permis de réduire la durée du travail, mais ont accru les exigences professionnelles.

Au fond, cette réalité nous pousse à réfléchir sur notre rapport au travail et à la technologie. En tant que professionnels, nous sommes peut-être en train de renverser les promesses de l’IA. Plutôt que d’atteindre une meilleure qualité de vie, nous risquons d’entrer dans une nouvelle ère de surcharge et d’épuisement. Comment trouver un équilibre dans ce contexte où chaque avancée technologique semble nous mener vers plus de travail, plutôt que vers plus de liberté ? Cette question mérite d’être posée et explorée, car elle touche à l’essence de notre humanité et de notre quête d’un travail significatif.


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