La récente décision du Tribunal de Rome, qui a validé le licenciement d’une employée pour un motif justifié lié à une réorganisation d’entreprise intégrant des outils d’intelligence artificielle, mérite d’être analysée non seulement comme une décision juridiquement correcte, mais aussi comme un moment charnière. Cette décision pourrait être considérée comme le « patient zéro » d’une pandémie technologique qui, sous-jacente depuis longtemps, fait son entrée officielle dans la jurisprudence.
Le « patient zéro » de cette révolution technologique
Il y a près d’un siècle, en 1928, John Maynard Keynes publiait un essai intitulé “Les possibilités économiques pour nos petits-enfants”. Dans ce texte étonnamment actuel, il mettait en garde contre un nouveau fléau : le chômage technologique. Il affirmait que nous découvrons constamment de nouveaux moyens d’économiser du travail humain, souvent trop rapidement pour rediriger cette main-d’œuvre. La décision du tribunal semble enfin illustrer cette prophétie.
D’un point de vue juridique, le jugement est solide. Le juge s’appuie sur des concepts établis : la liberté d’initiative économique, l’insindacabilité des choix organisationnels, l’effectivité de la réorganisation, et le lien de causalité avec la suppression de l’emploi. Bien que rien de révolutionnaire n’émerge de cette analyse traditionnelle du droit du travail, c’est précisément cette banalité qui marque un tournant : le droit valide l’ère de la substitution technologique de l’humain. Le monde évolue, mais comment ?
Une société face à l’explosion technologique
Il y a dix ans, certains, parmi les plus pessimistes ou lucides, affirmaient que grâce à l’IA, “les gens ne sont plus nécessaires”. Cela faisait écho à un essai provocateur de Jerry Kaplan, qui comparait les recherches en intelligence artificielle à un « projet Manhattan », une innovation potentiellement dévastatrice pour notre conception même de l’humain et de notre place dans le monde.
Évolution du travail et séparation du revenu
Le principal défi n’est pas d’arrêter une transformation devenu inévitable, mais de l’adapter. Nous faisons face à un choix crucial : continuer à maintenir les structures traditionnelles basées sur la relation capital-travail salarié, avec le risque d’une crise existentielle et sociale, ou embrasser cette révolution technologique et réformer nos sociétés en profondeur. Les liens autrefois indissolubles entre travail et revenu commencent à se fissurer.
Le travail, qu’il soit manuel ou intellectuel, devient de plus en plus une prérogative des machines, d’abord sous supervision humaine, puis de plus en plus autonome. Par conséquent, le revenu, qui était un reflet de la quantité et de la qualité du travail, se détache progressivement de la prestation humaine.
Vers un revenu de base universel ?
Cette séparation a facilité l’émergence d’une idée, devenue incontournable dans les discours récents : le revenu universel. Ce n’est pas qu’une hypothèse, mais une réflexion élaborée par des penseurs comme Philippe Van Parijs et Thomas Piketty. L’idée est simple mais radicale : à mesure que le travail diminue, garantir à chacun un minimum de ressources, de services et même de capital, pourrait préserver la cohésion sociale.
Une révolution difficile à appréhender avec des idées anciennes
Les propositions abondent : du socialisme participatif de Piketty, à une taxation des richesses devant financer un revenu de base, jusqu’à la perspective d’un revenu minimal européen. La décision du tribunal romain nous rappelle une vérité fondamentale et troublante : cette révolution est déjà en marche et ne peut être gérée avec des paradigmes d’antan. Un changement de mentalité radical est nécessaire, car cela nous concerne tous, y compris ceux qui rédigent cet article, qui pourraient déjà avoir été partiellement remplacés par une intelligence artificielle.
Points à retenir
- La décision du Tribunal de Rome ouvertement valide l’utilisation de l’IA dans les licenciements.
- John Maynard Keynes avait déjà alerté sur le risque de chômage technologique au début du XXe siècle.
- Le lien entre travail et revenu est en mutation, avec des conséquences profondes pour la société.
- La notion de revenu universel remonte à des réflexions généreuses sur la justice économique.
- Il est urgent d’adapter notre législation et nos structures sociales à cette nouvelle réalité technologique.
En tant que citoyen et observateur de cette révolution, je ne peux m’empêcher de me questionner sur notre avenir commun. Sommes-nous prêts à accueillir ces changements, ou resterons-nous figés dans nos anciennes certitudes ? C’est un débat essentiel qui mérite notre attention collective.