Une étude récente révèle la diffusion de codes antisémites à travers des emojis, des séquences numériques et des hashtags, souvent compréhensibles uniquement par des insiders.
Les commentaires sur les réseaux sociaux regorgent souvent d’emojis, de chiffres et de hashtags, dont le sens n’est pas toujours évident. La recherche intitulée *Portion de haine juive : mesurer l’antisémitisme sur TikTok*, réalisée par Wyn Brodersen, Michael Schmidt et Maik Fielitz, se penche sur ce langage symbolique numérique. Elle démontre comment les contenus antisémites se propagent via des codes, des allusions et des éléments de la culture pop.
Dans le cadre de plateformes modérées, les utilisateurs se tournent de plus en plus vers des formes de communication cryptées. Par exemple, l’emoji du petit paquet de jus vert est utilisé dans certains contextes pour désigner les “Juifs”, en référence à “juice” (jus), et incarne des récits complotistes à propos d’élites supposément puissantes. Le hashtag #271 renvoie à une interprétation relativiste de documents historiques liés à l’Holocauste. Notamment, le hashtag #Agartha se distingue comme un concept central du matériel analysé.
Agartha évoque l’idée d’une civilisation arienne cachée au centre de la Terre, dotée d’une technologie supérieure et accessibles uniquement à une prétendue “race supérieure”. Ce hashtag mélange des mythes ésotériques, des fantasmes d’extrême droite et des chiffres antisémites, en affichant une proximité avec des communautés de fitness où l’optimisation et la supériorité biologique sont des thèmes clés.
Ces codes jouent une double fonction, signalant l’appartenance tout en dissimulant leur contenu pour les non-inités. Ceux qui en connaissent le sens discernent une communauté implicite, tandis que les autres ne perçoivent souvent que des mèmes inoffensifs ou des blagues d’initiés. Les références antisémites ayant trait à Israël apparaissent fréquemment dans les contributions, qu’elles soient explicitement ou ambigûment codées.
Un changement fondamental
La diffusion des codes antisémites est également facilitée par leur adaptation aux logiques des plateformes numériques. Sur TikTok, la signification ne se construit pas seulement par les propos tenus, mais par leur répétition, leur variation et leur diffusion algorithmique. La plateforme privilégie des formats courts et facilement reconnaissables, favorisant ainsi une large réutilisation.
Les auteurs ne se contentent pas d’analyser les contenus antisémite isolément, mais examinent les associations entre les hashtags. Cela met en lumière la circulation des ressentiments dans les espaces publics numériques, même là où ils ne sont pas exprimés ouvertement. Toutefois, cet accès reste limité, car TikTok gère la visibilité non seulement par des hashtags, mais aussi par des sons, des imageries et des formats vidéo récurrents.
Souvent, les contenus antisémites ne se manifestent pas isolément, mais s’intègrent dans une culture où le jeu vidéo, les communautés de fitness, les mythes du complot et les stéréotypes antisémites traditionnels se chevauchent. Leur efficacité réside dans leur apparence d’amusement.
À travers une lentille médiatique, on observe un changement radical. Les idéologies ne sont plus simplement transmises comme des visions du monde closes, mais comme des pratiques sociales. Le discours antisémite ne se limite pas à être raconté : il est également intégré par le biais de likes, de partages et de commentaires, instaurant ainsi une certaine performance. Dans ce contexte, une simple suppression de contenus semble insuffisante. Comme le souligne Wyn Brodersen, l’effacement de certains contenus peut même renforcer des récits complotistes. Une modération plus culturelle serait souhaitable, capable de discerner les nuances entre ironie, culture du mème et idéologie.
Pour comprendre comment les ressentiments antisémites se répandent aujourd’hui, il faut donc considérer non seulement leurs messages, mais aussi les formes culturelles qu’ils empruntent. L’étude souligne que ces motifs ne sont plus exclusivement véhiculés par des acteurs connus, mais s’inscrivent dans des tendances virales, devenant ainsi des éléments de la culture numérique quotidienne, souvent perçus comme inoffensifs. Dans le jeu de données analysé, le hashtag #Agartha s’avère le plus représenté, illustrant parfaitement ce phénomène.
Points à retenir
- Les contenus antisémites utilisent des codes souvent incompris par le grand public.
- Les plateformes numériques favorisent la répétition et la réutilisation de contenus.
- Les associations de hashtags révèlent des ressentiments accessibles, même silenncés.
- Des éléments de culture populaire s’entrelacent avec l’antisémitisme digital.
- Comprendre ce phénomène nécessite d’analyser le contexte culturel et social.
À l’aune de ces constatations, il est essentiel d’ouvrir un débat sur la responsabilité des plateformes et des utilisateurs face à la banalisation de l’antisémitisme. Il ne s’agit pas simplement d’éradiquer les contenus problématiques, mais de développer une compréhension plus profonde des dynamiques à l’œuvre dans ces espaces numériques. Dans cette réflexion, je m’interroge sur notre rôle en tant que société face à ces enjeux cruciaux : comment pouvons-nous agir pour contrecarrer ces discours tout en préservant la liberté d’expression ? La réponse ne semble pas simple, mais elle mérite toute notre attention.
