Deux cents millisecondes. C’est le temps qu’il faut à notre cerveau pour juger un vidéo sur notre téléphone comme étant bonne ou mauvaise. Les entreprises de médias sociaux exploitent de plus en plus cette dynamique en nous présentant en priorité des contenus qui suscitent des émotions, plutôt que des contenus véridiques, équilibrés ou utiles.
À chaque nouvelle publication, une série de processus neurologiques se déclenche dans notre cerveau. Le cortex visuel analyse les couleurs, les visages et les mouvements, puis transmet rapidement les informations à l’amygdale, notre centre de gestion des émotions : le contenu est-il intéressant, choquant, menaçant ou ennuyeux ? C’est l’amygdale qui prend cette décision presque en temps réel. Ensuite, d’autres réseaux cérébraux interviennent : nos systèmes d’attention détournent notre regard vers le contenu, tandis que le système de récompense évalue si le visionnage en vaut la peine. Si c’est le cas, de la dopamine est libérée, signalant une motivation accrue. Cela augmente les chances que nous continuions à visionner, à aimer ou à commenter le contenu, ou au contraire, à le balayer.
Les algorithmes des fils d’actualités sont précisément optimisés pour capter ces réactions. Ils apprennent en temps réel quels contenus suscitent de l’intérêt, de la joie ou de la colère. Des plateformes comme Instagram, X et TikTok misent sur des « récompenses variables » — des contenus particulièrement enrichissants peuvent n’apparaître qu’après plusieurs vidéos. La recherche appelle cela l’effet de « machine à sous » : comme au casino, l’utilisateur ne sait jamais quand le prochain grand sujet fera son apparition. Le cerveau s’attend perpétuellement à trouver le meilleur contenu à chaque clic, rendant les utilisateurs aussi captivés qu’un joueur d’argent.
La véracité d’un post, son équilibre ou sa construction ne comptent guère. La question primordiale reste : comment les utilisateurs réagiront-ils au contenu ? Tout ce qui ne captive pas l’attention est néfaste pour l’engagement, car cela empêche les publicités de se montrer.
L’émotion, seul critère
Les géants de la technologie restent discrets sur le fonctionnement de leurs algorithmes. Mais Elon Musk a partiellement rendu public l’algorithme de son réseau X en janvier 2026. Le module central, nommé « Phoenix », analyse en profondeur chaque utilisateur à l’aide de l’intelligence artificielle « Grok » : ses comportements passés, ses centres d’intérêt, et les contenus qu’il apprécie ou non. Ainsi, « Phoenix » prédit comment un utilisateur réagira à un post, espérant un maximum « d’engagement » – likes, partages ou commentaires. D’autres grandes plateformes opèrent de manière semblable. L’émotion domine, et les contributions basées sur un journalisme sérieux ou des analyses nuancées sont souvent mises de côté, jugées trop plates.
« Plus on utilise les réseaux sociaux, moins on a confiance dans les médias et la politique, et plus on pense en termes de camps. »
Philipp Lorenz-Spreen
Les médias sociaux deviennent ainsi un champ de bataille pour l’attention : des jeunes femmes se filment en pleurs, des militants engagés crient avec passion leurs idées devant la caméra, et des populistes de tous bords diffusent des extraits qui présentent leurs adversaires comme des ennemis publics. Les vidéos de bébés animaux, toujours émouvantes, s’ajoutent au mélange. Les algorithmes, de plus en plus sophistiqués, transforment les réseaux sociaux en véritables tabloïds contemporains. Quel impact cette hyperémotivation a-t-elle sur notre société ?
Philipp Lorenz-Spreen, chercheur en complexité à l’Université technique de Dresde, analyse depuis des années comment les algorithmes des médias sociaux affectent les débats publics. Dans une étude, son équipe a examiné 496 travaux de recherche, révélant que « dans la grande majorité des études, ceux qui consomment davantage de médias sociaux affichent une confiance diminuée envers les médias et la politique, et développent des pensées plus polarisées. »
Pour les partis populistes, les médias sociaux s’avèrent un outil idéal. Par exemple, Heidi Reichinnek a presque seul conduit le parti de gauche en 2025 à la chambre des députés. Son secret : des vidéos frappantes et émotionnelles critiquant les inégalités sociales. Pour TikTok, c’était l’idéal : ses vidéos atteignaient des millions de personnes, principalement des jeunes.
La quête de la vérité mise à mal
Le parti AfD utilise encore plus intensément les émotions négatives dans ses posts. La majorité vise à creuser un fossé entre le gouvernement, les médias et le peuple, instillant la colère contre des groupes tels que les musulmans, le chancelier, l’Ukraine ou l’UE. Bien que leur nombre de followers sur X ne soit que légèrement supérieur à celui de la CDU, leur portée est bien plus vaste. Sur TikTok, l’écart est encore plus marqué. La provocation attire.
Le véritable danger réside plus profondément : si les plateformes récompensent principalement ce qui est émotionnellement engageant, non seulement la culture du débat en pâtit, mais aussi la quête de vérité. Les algorithmes ne radicalisent pas directement les individus, soutient Lorenz-Spreen, mais ils modifient le paysage de l’information, affectant quelles voix se font entendre. Les contenus qui captent l’attention sont généralement négatifs, menaçants ou polarisants — un modèle d’opposition « nous contre eux » soulève un intérêt accru.
Des algorithmes comme « structures de péché »
Les plateformes se présentent souvent comme des intermédiaires neutres, arguant que seul le comportement des utilisateurs détermine le succès des contenus. Lorenz-Spreen appelle les fournisseurs de plateformes à rendre leurs algorithmes transparents.
La théologienne catholique Anna Scheid, de l’Université Duquesne à Pittsburgh, qualifie les algorithmes de “structures de péché”. Ce terme, inventé par le pape Jean-Paul II en 1987, décrit des systèmes sociaux générés par des péchés personnels qui en encouragent de nouveaux. Deux attitudes pécheresses produisent de telles structures : la quête exclusivité du profit et le désir de pouvoir pour imposer sa volonté aux autres.
Points à retenir
- Les algorithmes des médias sociaux favorisent les contenus émotionnels au détriment de la véracité.
- La réaction émotionnelle des utilisateurs est au cœur de la stratégie des plateformes.
- Les contenus polarisants dominent souvent les débats en ligne.
- La confiance des citoyens dans les médias traditionnels diminue avec l’usage accru des réseaux sociaux.
- Une plus grande transparence des algorithmes est demandée par des experts et chercheurs.
En prenant du recul, ce phénomène nous incite à réfléchir sur notre interaction avec ces outils numériques. En tant qu’utilisateur, il est crucial de devenir critique face aux contenus qui nous sont proposés. La quête de vérité, même dans un univers si chargé d’émotions, doit demeurer une de nos priorités. Comment naviguer à travers cette mer composée de vérités subjectives et de récits biaisés ? La réponse réside peut-être dans notre capacité à dialoguer enrichi de perspectives variées et authentiques, qui nous rappellent que derrière chaque écran se cache une réalité plus complexe.
