Chers lecteurs,
Ce jeudi, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a présenté son projet de loi sur la vérification d’âge en ligne, visant à renforcer la protection des enfants sur internet. Un jour plus tôt, nous avions déjà publié une analyse de ce texte.
De nombreux médias ont rapporté que l’Union européenne envisageait d’interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 13 ans. Bien que cela soit en partie vrai, ce n’est pas la principale innovation. En effet, la Commission prévoit des mesures bien plus larges. Ainsi, tout internaute serait considéré comme mineur jusqu’à preuve du contraire.
Le modèle australien, qui a inspiré ce projet, impose uniquement des vérifications d’âge pour les comptes sur des plateformes majeures comme TikTok ou Instagram. En revanche, le cadre européen souhaite instaurer ces vérifications dès l’accès à des espaces en ligne, même pour des réseaux sociaux de petite taille, des plateformes vidéo ou des applications et jeux marqués par des restrictions d’âge.
La réussite de cette initiative dépendra des modalités précises de son application. Quelles offres seront effectivement soumises à cette règlementation et dans quelle mesure les contrôles d’âge seront-ils stricts ? Les projets peuvent facilement se heurter à des obstacles concrets entre leur conception et leur mise en œuvre. Cependant, les exigences initiales concernant les contrôles d’âge semblent très faibles, et il est précisé qu’aucune exception ne sera accordée à de petites entreprises.
Le monde numérique qui émerge du projet de loi ressemble peu à celui que nous connaissons actuellement. Il évoque plutôt un univers où la vérification de l’âge devient la norme pour accéder à un internet jusqu’alors largement ouvert.
Selon le texte, tous les utilisateurs doivent participer à ce processus d’identification. Chacun devra se soumettre à une vérification via une application de contrôle d’âge mise en avant par l’UE. L’idée étant que cette application ne partage que l’indication de l’âge, par exemple « plus de 18 ans ».
Un rêve pour les régimes autoritaires
Les promesses de protection des données sont au départ très enthousiasmantes. Tout devrait être traité de manière anonyme. Toutefois, ces garanties se fissurent rapidement. Le prototype de l’application de vérification d’âge, d’abord conçu comme anonyme, a été révélé comme étant pseudonyme. Bien que la version de l’application soit “prête” depuis avril, elle reste inaccessible. Le projet mentionne la notion de “preuve à connaissance nulle”, mais cela est exprimé de manière peu cohérente, érodant ainsi la confiance.
Ce qui me préoccupe le plus, c’est le potentiel abus de cette infrastructure de vérification d’âge une fois qu’elle sera établie. Imaginez des millions d’internautes en Europe devant justifier leur âge pour visionner une bande-annonce de film sur YouTube ou télécharger un jeu classé pour les plus de 12 ans. Un simple changement d’application pourrait transformer ces vérifications en exigences de nom véritable.
Ce que la Commission européenne cherche à mettre en place est une infrastructure de surveillance, instaurant une obligation de preuve d’identité sur internet, même si elle n’est pas encore précisée. Cela me semble inquiétant. Un tel système serait le rêve de tout gouvernement autoritaire.
La preuve de la garde parentale
Pour ajouter à cette complexité, une seconde exigence de contrôle pourrait émerger. Les parents souhaitant créer un compte de réseau social surveillé pour leur enfant de 13 ans, comme sur Instagram ou TikTok, devront non seulement fournir la vérification d’âge pour eux-mêmes et pour l’enfant, mais également prouver qu’ils sont les gardiens légaux. Les États membres de l’UE devront mettre en place des moyens pour de telles vérifications numériques.
Les dispositions envisagées concernant cette preuve de garde portent l’empreinte d’une administration qui semble ne pas faire confiance à ses citoyens. Imaginez un père tentant de créer un compte Instagram supervisé pour sa fille de 14 ans. Il se heurte alors à une exigence : “Prouve d’abord que tu es adulte, que ton enfant a bien 13 ans, et que cet enfant t’appartient réellement. Sinon, rien ne pourra se faire !” – Chère Commission européenne, comment envisagez-vous cette situation ?
Il n’est pas rare que les premières initiatives réglementaires soient démesurées par stratégie, créant ainsi une marge de manœuvre pour le parlement et le conseil des ministres, où le succès serait d’aboutir à une réglementation moins sévère. Toutefois, je pense que ce ne devrait pas être notre objectif.
Il est essentiel de mettre en avant la gravité réelle de ces projets. Il ne s’agit pas seulement d’une interdiction des réseaux sociaux pour les moins de 13 ans – une initiative qui a déjà été rejetée par le comité d’éthique allemand – mais bien de l’instauration d’un système de contrôle dangereux pour de nombreux espaces en ligne. De grands droits fondamentaux, tels que la participation, la liberté d’expression et d’information, sont en jeu pour les jeunes comme pour les adultes. Nous continuerons à lutter contre cela.
Je vous souhaite un agréable week-end.
Points à retenir
- Le projet de loi vise à instaurer des contrôles d’âge pour accéder à de nombreux contenus en ligne.
- Aucune exception n’est prévue pour les petites entreprises concernant les vérifications d’âge.
- Le système de vérification d’âge pourrait évoluer vers des exigences d’identité plus strictes.
- Les parents devront fournir des preuves de leur garde légale pour ouvrir un compte pour leur enfant.
- La mise en œuvre de ces réglementations pourrait restreindre les libertés fondamentales comme la liberté d’expression.
Cette initiative soulève d’importantes questions sur la confiance accordée aux utilisateurs d’internet et la manière dont nos vies numériques pourraient être contrôlées. Il est crucial de nous interroger sur le type de société que nous voulons bâtir, où la liberté d’accès à l’information ne doit pas être compromise par des démarches sécuritaires excessives. Notre débat est plus que jamais d’actualité.
