Le Grand Prix de Grande-Bretagne de Formule 1 s’est tenu le 6 juillet cette année. C’est seulement la troisième fois que la course se déroule à cette date, alors qu’habituellement, elle avait lieu une à deux semaines plus tard, après le Grand Prix de France, programmé début juillet.
Cependant, aucun Grand Prix de France de Formule 1 n’a été organisé depuis 2022. Cette année-là, Max Verstappen s’était imposé pour Red Bull sur la version raccourcie du circuit Paul Ricard. Avant cela, la compétition s’était longtemps déroulée sur des tracés comme Magny-Cours, Dijon, Clermont-Ferrand, Rouen, Le Mans Bugatti ou encore Reims, sans oublier d’autres lieux historiques depuis longtemps tombés dans l’oubli. Qui aujourd’hui peut se vanter de connaître le circuit, en grande partie composé de routes publiques près de Dieppe, qui avait accueilli le Grand Prix en 1907, 1908 et 1912 ? Pas moi, en tout cas.
Parmi les sept circuits qui ont accueilli un Grand Prix de France comptant pour le championnat du monde de F1, mon classement personnel du meilleur au moins convaincant est le suivant : Clermont-Ferrand, Rouen, Paul Ricard (version originale), Dijon, Magny-Cours, Reims et Le Mans Bugatti. Tous étaient plutôt intéressants, à l’exception de Le Mans Bugatti, qui peut convenir aux motos mais qui a été catastrophique pour les F1, même en 1967, seule année où il a accueilli la discipline. Graham Hill, après avoir signé la pole position en Lotus 49 à Le Mans en 1967, décrivait le circuit comme un “circuit Mickey Mouse”, expression qui s’est depuis ancrée dans le vocabulaire des passionnés.
Pourquoi Clermont-Ferrand en tête ? À mon sens, ce circuit, aussi appelé Charade, incarnait parfaitement la différence entre circuits routiers et circuits urbains, ces derniers étant désormais nombreux en F1. Certes, certains circuits urbains sont remarquables – Montjuïc ou Long Beach par exemple – mais d’autres ont été, ou demeurent, franchement anecdotiques. Les circuits routiers, faits de routes publiques temporairement fermées en milieu rural, sont une tout autre catégorie ; parmi eux, les plus emblématiques pour la F1 furent Spa, Pescara et Clermont-Ferrand.
Clermont-Ferrand n’a accueilli que quatre Grands Prix de France : en 1965, 1969, 1970 et 1972, avant d’être délaissé par la F1, jugé trop dangereux. Qu’avait-il donc de si particulier ? Une seule de ses lignes droites était vraiment droite, ses 50 virages étaient tous exigeants. De plus, la route, large de seulement 7,20 mètres, était bordée d’un côté par des falaises rocheuses, de l’autre par des pins ou des précipices, car le circuit serpentait dans la nature sauvage au pied d’un volcan éteint en Auvergne, dans le Massif central. Ses 8 kilomètres d’asphalte abrasif montaient et descendaient en permanence, le moindre écart était sanctionné, sans espace pour une sortie de piste. Pour boucler un tour rapide, il fallait maitrise, rythme et sang-froid. Les tribunes étaient absentes, mais les spectateurs s’entassaient sur les talus ou le long des falaises pour contempler les drifts, entendre le rugissement des moteurs multicylindres répercuté par la roche volcanique, et humer les senteurs mêlées de résine de pin, de caoutchouc brûlé et d’huile chaude dans cet air de montagne si particulier.

© Paul-Henri Cahier/Getty Images
Les premières courses sur ce circuit datent de 1958, avec une épreuve de voitures de sport remportée par Innes Ireland en Lotus 11, suivie d’une course de Formule 2 où Maurice Trintignant s’est imposé au volant d’une Cooper T43. En 1959, Clermont-Ferrand a accueilli le Grand Prix de France moto remporté par John Surtees sur MV Agusta. La même année, Stirling Moss y a disputé son premier Grand Prix non-championnat, l’Auvergne Grand Prix, qu’il a gagné au volant d’une Cooper-Borgward T45 ; il dira ensuite : « Je ne connais pas de circuit plus magnifique que Charade. »
Comme vous l’aurez compris, seuls les grands champions s’imposaient à Clermont-Ferrand. Cela s’est confirmé lors du premier Grand Prix de France de Formule 1 sur ce circuit en 1965 : Jim Clark, au volant de sa Lotus 25, y obtient le septième de ses huit hat-tricks en F1, signant la pole avec une demi-seconde d’avance, réalisant le tour le plus rapide presque aussi vite que sa pole, et s’imposant avec près d’une demi-minute d’avance.
Le circuit était bordé de fragments de pierres volcaniques des deux côtés
Le Grand Prix est revenu à Charade en 1969. Jochen Rindt, l’un des pilotes les plus rapides et courageux que la F1 ait connus, le décrivait alors comme “une montagne russe” et souffrait du mal des transports au point de porter un casque ouvert afin de pouvoir vomir en course. Finalement, il abandonna sa Lotus 49B au 22e tour sur 38, victime de vertiges et de visions doubles – un handicap peu compatible avec la conduite à haute vitesse dans ces enchaînements périlleux. Jackie Stewart remporta facilement la course, au volant d’une Matra MS80, après une pole, un meilleur tour et une victoire avec presque une minute d’avance sur son coéquipier Jean-Pierre Beltoise.
L’année suivante, Denis Jenkinson, célèbre correspondant continental du magazine britannique Motor Sport, attribua les nausées de Rindt à « un ulcère naissant aggravé par un tabagisme assidu » – une description qu’on ne retrouve guère aujourd’hui chez les pilotes modernes. Toujours équipé d’un casque ouvert, Rindt rencontra un autre souci lors des essais : le revêtement était lisse, mais les pierres volcaniques tranchantes bordaient complètement le circuit, et un éclat projeté par une voiture devant lui fit une blessure à sa joue. Malgré sa sixième place sur la grille en Lotus 72, il surprit en s’imposant la course suivante, renforçant ainsi sa réputation de pilote de classe, à l’instar de Jim Clark à Spa, un circuit qu’il détestait mais sur lequel il excellait.
Points à retenir
- Le Grand Prix de France a connu plusieurs circuits historiques avant de tomber dans l’oubli, preuve que même en sport automobile, la nostalgie a ses virages.
- Clermont-Ferrand fut un joyau de la F1 vintage : un circuit technique et dangereux, parfait pour séparer les pilotes talentueux des simples amateurs du dimanche.
- Le terme « circuit Mickey Mouse », popularisé par Graham Hill à propos de Le Mans Bugatti, s’est imposé comme une critique cinglante mais savoureuse dans le jargon des passionnés.
- Les circuits routiers composés de voies publiques fermées temporairement offraient un spectacle bien différent des circuits urbains modernes, plus sécurisés mais parfois bien plus plats.
- Les grands pilotes du passé, tels que Jim Clark, Jackie Stewart, et Jochen Rindt, ont marqué ces tracés avec leur talent et leur audace, malgré les conditions extrêmes et le danger permanent.
En fin de compte, ces circuits à l’ancienne, avec leurs roches volcaniques traîtresses et leurs virages imprévisibles, rappellent que la F1 d’antan mêlait aventure et… un brin d’inconscience. Si la sécurité a progressé, on peut regretter un peu cette époque où le spectacle était aussi dangereux que captivant. Mais bon, je me doute que certains préfèrent peut-être leurs courses avec des zones de dégagement à gogo et des incidents réglés par VAR – et moi, je deviens sûrement un vieux grincheux nostalgique…