lun. Juin 15th, 2026

La pratique de l’intelligence artificielle générative pour créer des images sexualisées se répand parmi les adolescents aux États-Unis, selon une étude publiée récemment dans la revue PLOS One. Cette recherche, basée sur une enquête nationale anonyme auprès de jeunes de 13 à 17 ans, révèle que plus de la moitié des participants ont utilisé au moins une fois un outil ou site web pour retoucher une photo d’une personne réelle, un processus qualifié de « deepfake ». Par ailleurs, un jeune sur deux a affirmé en avoir reçu au moins une.

Les résultats montrent que 55,3 % des participants ont reconnu avoir créé ce type de contenu, tandis que 54,4 % ont reçu au moins une image générée, dans un échantillon de 557 personnes.

Dirigée par Chad Steel, expert en comportement numérique à l’Université George Mason, l’étude met également en lumière les victimes. Environ 36,3 % des répondants ont déclaré qu’une image d’eux avait été générée sans leur consentement, et 33,2 % ont affirmé qu’au moins une de ces images avait été diffusée à d’autres. Bien que le phénomène touche toutes les tranches démographiques, les résultats indiquent que les jeunes hommes sont plus actifs dans la création et la distribution de ce contenu que leurs homologues féminins.

L’étude avertit que ces chiffres pourraient ne représenter qu’une estimation minimale, indiquant que de nombreux adolescents ne réalisent pas l’ampleur de la diffusion de ces images. Pour Steel, il s’agit d’un phénomène mondial complexe à appréhender. “Les adolescents sont plus susceptibles d’adopter divers comportements problématiques et, bien qu’il existe des indications, nous ne savons pas avec certitude combien d’entre eux les utilisent”, prévient-il.

Une technologie qui reflète une société inégale

Lledó Museros, experte dans l’étude des biais de genre dans les techniques d’IA, souligne que ces systèmes ont tendance à sexualiser davantage la représentation des femmes. “Le corps féminin est souvent représenté comme un objet visuel, priorisé pour l’attraction masculine”, explique-t-elle. Ce phénomène est lié à ce que l’on appelle le « male gaze ». “L’IA excelle dans la génération de nus stéréotypés, tels que des femmes blanches au physique « parfait ». Cela ne fait que reproduire la logique culturelle dominante”, ajoute Museros.

Les systèmes d’intelligence artificielle nécessitent d’énormes volumes d’informations pour fonctionner, et cette ingénieure prévient que cette masse d’informations n’est pas exempte des biais présents dans notre société, qui eux-mêmes sont “par nature biaisés”. “Si vous imaginez un professionnel de l’ingénierie, il est probable que cela soit perçu comme un homme”, déclare-t-elle. “L’IA n’est pas intrinsèquement inégale ou malveillante, elle amplifie nos inégalités”, affirme Museros.

L’impact sur les victimes est profond

Les résultats de l’étude montrent que, tout comme le sexting il y a quelques années, la création et le partage d’images sexualisées via l’IA deviennent une composante de l’exploration sociale et sexuelle chez les adolescents. La psychologue Natalia Bueso-Izquierdo évoque des facteurs culturels : les réseaux sociaux ne sont plus simplement des canaux de communication. “Ils sont devenus des espaces d’identité et de validation”, souligne-t-elle.

Les conséquences émotionnelles sur les victimes peuvent être comparées à d’autres formes de violence de genre. “Peu importe que les images soient fausses ou manipulées, l’impact sur la victime est bien réel et profond”, insiste-t-elle. Selon Bueso-Izquierdo, être victime peut déclencher un effet domino : évitement des réseaux sociaux, isolement et retrait du contact social, sans oublier l’anxiété, le stress, ainsi que des sentiments de honte et de culpabilité, liés à la peur de la diffusion et au jugement social.

Récemment, de nombreux sites et applications sur Internet permettent de créer des images non consenties et abusives à l’encontre de femmes et d’enfants, dont certaines relèvent de la pornographie infantile. Entre le 29 décembre et le 8 janvier, trois millions d’images de contenu sexuel explicite ont été générées par Grok, l’intelligence artificielle convoquée par Elon Musk, dont au moins 23 000 représentaient des mineurs.

Alors que la popularité de ces pratiques ne cesse d’augmenter, la violence se normalise, et ses créateurs engrangent des profits considérables. Un rapport sur 85 sites de nudité souligne que la plupart d’entre eux dépendent de grandes entreprises technologiques pour rester en ligne — telles que Google, Amazon et Cloudflare — et que ces sites auraient collectivement généré jusqu’à 36 millions de dollars avec 18,5 millions de visiteurs dans les six premiers mois de 2025.

La semaine dernière, les gouvernements de l’Union européenne ont convenu de demander l’interdiction des systèmes d’intelligence artificielle capables de produire de la pornographie. Cette initiative, soutenue par l’Espagne, s’inscrit dans un cadre plus large de révision normative pour renforcer la réglementation européenne. L’avenir de cette proposition dépendra des négociations avec le Parlement, dans le contexte de la réforme de la Loi sur l’Intelligence Artificielle, dont les discussions commenceront en avril.

Lledó Museros prône également l’éducation comme une réponse essentielle. “C’est une matière qui doit être enseignée”, prévient-elle. Elle suggère d’agir sur deux fronts : promouvoir un usage éthique de la technologie et une éducation sexuelle renforcée. “Les jeunes, dès l’âge de huit ou neuf ans, reçoivent déjà des messages sexualisés violents”, souligne-t-elle.

Corriger ce problème n’est pas simple. Pourtant, il est crucial de prendre conscience des conséquences d’une inaction : “Si nous ne faisons rien, l’IA ne se contentera pas de refléter la violence et l’inégalité, elle en facilitera la diffusion, la rendant plus rapide, plus simple et plus difficile à contrer.”

Points à retenir

  • Une enquête révèle que plus de 55 % des adolescents ont créé ou reçu des images générées par IA.
  • Les jeunes hommes sont plus impliqués dans la création et la diffusion de ce contenu.
  • 36,3 % des jeunes ont subi la création d’images similaires sans leur consentement.
  • La culture numérique contribue à normaliser la violence et l’exploitation.
  • Des mesures réglementaires sont en cours au sein de l’Union européenne pour lutter contre ces pratiques.
  • L’éducation et la sensibilisation sont essentielles pour faire face à l’impact de ces technologies.

À travers ces constats, je ne peux m’empêcher de réfléchir à la responsabilité collective que nous avons face à cette problématique. La technologie, bien que précieuse, peut être détournée à des fins destructrices. Alors, comment pouvons-nous agir ensemble pour protéger les plus vulnérables et encourager un usage éthique et éclairé des outils numériques ?


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