Il était une fois, en 1991, des filles transportées dans un autre monde sans aucune capacité spéciale. Leurs nouveaux univers n’étaient ni des répliques de jeux vidéo ni des adaptations de livres. Elles ne maîtrisaient pas la langue. Avant la popularité croissante des récits isekai, et en particulier de la variante masculine axée sur le pouvoir, les histoires de personnes transportées dans d’autres mondes étaient plus nuancées. L’œuvre de Kiyoko Hikawa, From Far Away, en est un excellent exemple.
Certes, il serait réducteur de dire cela ; même les récits isekai modernes ne sont pas tous identiques, et il existait des séries plus anciennes qui ressemblaient déjà à ce que représente le genre aujourd’hui. Par exemple, Fushigi Yûgi utilise le dispositif littéraire. Cependant, pour le lecteur contemporain, la série de Hikawa, publiée entre 1991 et 2002, reste marquante, peut-être même plus que Red River de Chie Shinohara, paru durant la même période, car Noriko n’a vraiment aucun raccourci à sa disposition.
Un aspect particulièrement frappant est l’apprentissage de la langue du monde fantastique dans lequel elle a atterri. Dans ces sept premiers volumes, Noriko peine souvent à s’exprimer et, même après avoir acquis une certaine aisance, elle commet encore des erreurs. Ce détail ancre le récit dans la réalité : Noriko, bien que désignée comme L’Éveillée et entourée de magie, doit avant tout se confronter à la nécessité de communiquer avec des individus qui, après tout, sont semblables à elle.
Ou, du moins, presque semblables. Avant l’arrivée de Noriko dans la Mer des Arbres, une légende parlait de la venue de L’Éveillée, bien que son apparence ne fût pas attendue. La peur entoure cette prophétie, qui prédit l’émergence d’un monstre, le Démon du Ciel, apportant destruction. Ainsi, de nombreux groupes cherchent à éliminer L’Éveillée, notamment Izark, qui découvre Noriko à son arrivée. Son désir de détruire L’Éveillée est très personnel, mais face à cette fille perdue et troublée, il hésite. Izark a un passé complexe, et il ne peut se résoudre à tuer Noriko, qui s’attache à lui dès leur rencontre. Malgré ses tentatives de prendre ses distances, quelque chose les attire de nouveau l’un vers l’autre, posant la question de leur lutte contre le destin.
Les thèmes du destin et de la prophétie sous-tendent ces volumes, formant les premiers chapitres de l’histoire. Les informations concernant L’Éveillée et le Démon du Ciel étant rares, de nombreuses hypothèses ont été avancées, indiquant que leur rencontre serait catastrophique. Cependant, la peur peut fausser les perceptions, et au fil du temps, la relation entre Izark et Noriko laisse entrevoir une autre possibilité : celle que Noriko chassera les ténèbres du Démon du Ciel. L’amour peut être destructeur, mais il apparaît souvent comme une force guérisseuse. Que se passerait-il alors si c’était le manque d’Éveil qui laissait libre cours au Démon ? Cette théorie semble gagner en pertinence au fur et à mesure que l’histoire se développe, culminant dans l’idée que la séparation pourrait finalement être plus désastreuse.
Bien que cette idée ne soit pas originale et qu’elle ait été explorée dans d’autres récits isekai, la façon dont Hikawa l’aborde est impressionnante. Elle ne l’énonce jamais clairement, mais se concentre plutôt sur la nécessité de montrer aux lecteurs que le monde a peut-être mal interprété les choses. Les gens, paralysés par la peur des monstres, ont du mal à les voir comme des êtres humains, les reléguant à l’autre. Noriko, en tant qu’étrangère du Japon des années 90, incarne cette dualité : elle est à la fois L’Éveillée et la novice qui doit apprendre à communiquer. Cela complique d’autant plus la perception qu’en ont ses contemporains, et Hikawa insiste sur ce trait caractéristique des antagonistes, qui ne parviennent pas à considérer Noriko comme une personne. Même ses alliés, comme Izark et Agol, doivent surmonter leurs préjugés pour vraiment devenir ses amis, et, au fur et à mesure des événements, certains pourront même avoir des doutes sur leurs sentiments à son égard.
Les illustrations de Hikawa jouent un rôle essentiel dans la narration, favorisant une approche visuelle plutôt que textuelle. L’un de mes aspects préférés de son art est son style de dessin des cils, typique des années 80, qui donne une touche onirique aux aventures de Noriko. Les animaux, tels que les « chevaux », sont radicalement différents de nos connaissances, tout comme les vêtements portés par les personnages, renforcent cette atmosphère fantastique. Bien que la traduction semble un peu datée au niveau de l’argot, elle reste fluide. Un seul bémol : la version imprimée est actuellement épuisée.
Pour ma part, From Far Away est le modèle incontournable en matière d’isekai, que toutes les séries modernes devraient s’inspirer. Avec une construction de monde solide, des protagonistes devant vraiment faire face à des défis, et une belle trame narrative, c’est un manga remarquable. Que l’on apprécie ou non l’isekai, le shoujo ou les œuvres anciennes, je recommande vivement de s’y plonger. Des jours éloignés de 1991 à aujourd’hui, c’est un véritable trésor.
Points à retenir
- Noriko doit apprendre la langue de son nouveau monde, un aspect essentiel de son intégration.
- Les thèmes de la peur et du destin traversent les premiers chapitres de l’histoire.
- La dualité de Noriko illustre les préjugés liés à l’étranger et à l’inconnu.
- L’évolution des relations humaines est un moteur important du récit.
- Les illustrations de Hikawa participent à la création de l’univers fantastique.
Je trouve fascinant de voir comment une œuvre peut résonner avec des thèmes universels tels que l’identité, la peur de l’autre et la quête pour se faire accepter. Cela soulève la question de notre propre perception des étrangers et de la façon dont nos expériences façonnent nos interactions. Que penseriez-vous d’une telle aventure dans notre monde actuel ?
