
(Crédit : Far Out / Sony Music Entertainment)
Au milieu des années 1960, la scène blues londonienne était un véritable incubateur de talents instrumentaux, presque absurde par sa richesse. Sur le plan musical, elle rivalisait avec ce qui se passait à Detroit à la même époque. En matière de dévotion à la guitare, Los Angeles dans les années 1980 pourrait lui tenir tête, mais en termes de puissance de feu, peu d’époques peuvent se targuer d’un tel casting. Eric Clapton, Jimmy Page, Jeff Beck, Brian Jones, Peter Green… sans oublier des centaines d’autres musiciens talentueux qui n’ont jamais percé. Et puis, il y eut Jimi Hendrix, qui surpassa tout le monde.
Le Natif de Seattle a débarqué dans la capitale britannique en 1966, au moment où la scène blues londonienne semblait s’être installée dans une zone de confort. Clapton régnait en maître, Beck était son fidèle acolyte et Green incarnait le favori des connaisseurs. Les musiciens se contentaient de jammer entre eux et de jouer devant des clubs pleins à craquer de fans admiratifs. Chacun croyait avoir atteint les limites du blues en groupe, et cela leur convenait très bien.
Tout a changé à partir du 26 septembre 1966, date du premier concert de Hendrix à Londres. Sa prestation au Scotch of St James, un club très prisé de Mayfair, fit de lui non seulement une star du jour au lendemain, mais un véritable « bug dans la matrice ». Ce gars, qui avait tout du musicien blanc britannique à l’amour de la Gibson, jouait mieux qu’eux !
Personne ne s’attendait à un tel chamboulement. L’ordre établi semblait immuable, jusqu’au moment où Hendrix le mit dans tous ses états. En une semaine, il rencontra Clapton, et le même soir, rejoignit Cream sur scène pour un duo sur « Killing Floor » qui marqua une génération de fans de blues. Une sorte de sacrilège musical, mais qui redéfinissait la notion de dieu à la guitare.
La scène blues face à Jimi Hendrix
Ce n’était pas un hasard. Hendrix et son groupe, The Experience, jouèrent dans de nombreux clubs londoniens, repoussant à chaque fois les limites du possible. Et ce constant renouveau ne manqua pas de perturber Eric Clapton, qui, tout en s’apprêtant à conquérir le monde pop avec Cream, vit son statut de « meilleur guitariste du monde » non seulement contesté mais carrément volé sous ses yeux.
Clapton, dont l’ego est aussi célèbre que son talent, réagit de manière inattendue. Plutôt que de sombrer dans un mutisme solitaire ou dans divers excès, il fit quelque chose que peu d’hommes des années 60 auraient osé : il tendit la main et se fit de nouveaux amis.
Dans un entretien pour le documentaire A Film About Jimi Hendrix, Pete Townshend, guitariste des Who, raconte avoir reçu un appel de Clapton pour aller au cinéma. N’ayant jamais échangé auparavant, Townshend accepta. Pendant la projection, ils discutèrent de Hendrix et découvrirent leur admiration commune pour le prodige. Une amitié naquit ainsi… qui s’éteignit lorsque Hendrix quitta l’Angleterre.
Townshend estime que ce lien s’était formé parce que Hendrix les menaçait tous les deux, tout en parvenant à les divertir. Au fil du temps, cette amitié entre Clapton et Townshend s’est approfondie, mais qui sait si elle aurait jamais existé sans l’arrivée de Hendrix à Londres.
Points à retenir
- Dans les années 60, Londres était un véritable vivier blues, mais un peu trop sûr de lui.
- Jimi Hendrix a débarqué comme un OVNI musical, bousculant les codes et les ego.
- Clapton, pourtant roi de la scène, a dû apprendre à partager la scène… et son ego.
- La musique peut créer des liens improbables, même dans un univers où la concurrence est féroce.
- Hendrix n’a pas seulement joué de la guitare, il a réinventé la manière d’en jouer, laissant une empreinte indélébile.
Au final, cette histoire nous rappelle que même les géants peuvent être dépassés par un nouveau venu plus inspiré. Et si l’on devait retenir quelque chose, c’est qu’en matière de guitare – et sans doute dans bien d’autres domaines – il faut toujours s’attendre à l’inattendu. Qui sait, la prochaine révolution pourrait venir de là où on ne l’attend pas. En attendant, je me prends parfois à rêver d’un Hendrix des temps modernes… à condition qu’il ne fasse pas trop d’ombre à mes modestes talents de mélomane bien installé dans mon canapé.
