mer. Juin 24th, 2026

Hayden Anhedönia, la révélation de la scène indie derrière le projet Ethel Cain, conserve encore bien des mystères quant à sa trajectoire artistique. Il y a quelques années, elle s’était imposée d’un coup dans le paysage musical avec Preacher’s Daughter, un album concept de style Southern Gothic qui a simultanément marqué les charts Billboard, enflammé TikTok et captivé les amateurs de musique indépendante. Ce disque raconte l’histoire d’une jeune femme victime de violences familiales dans l’Amérique rurale et religieuse, qui s’enfuit pour tomber dans une spirale destructrice. Depuis, Anhedönia a suscité de nombreuses controverses — de Fox News jusqu’à certains fans perplexes, notamment après la sortie de son EP drone de 90 minutes intitulé Perverts. Malgré cette fulgurante ascension, son deuxième album, Willoughby Tucker, I’ll Always Love You, semble prendre le contre-pied de cet univers complexe.

Plus qu’une suite, ce nouvel opus est avant tout une préquelle. Il revient sur la première histoire d’amour d’Ethel Cain avec Willoughby Tucker, personnage déjà évoqué dans des moments tendres du premier album comme « celui qui s’est échappé », un ex dont Ethel garde un souvenir mélancolique et obsessionnel. Là où Preacher’s Daughter s’attardait sur des récits et personnages multiples, ce nouvel album fait le choix d’une approche plus intimiste et introspective, mêlant morceaux instrumentaux et chansons lentes, souvent portées par des guitares acoustiques et un tempo délibérément ralenti.

Le style d’Anhedönia ne se réinvente pas brutalement ici : le slowcore et l’Américana (« bonne vieille » musique du Sud) qui avaient séduit dans son premier album répondent toujours présents. La structure narrative s’installe d’ailleurs surtout dans la première moitié de l’album, avec des titres plus accessibles comme le synthpop direct de « Fuck Me Eyes » ou l’onirique « Janie », où se révèlent déjà les douleurs et espoirs fragiles d’une jeune fille traumatisée cherchant désespérément sa bouée de secours — qu’il s’agisse d’un amour toxique, de drogues ou d’autres formes de souffrance.

Le véritable talent d’Anhedönia réside dans son art du récit. Là où le premier album déployait une fresque quasi filmique, Willoughby Tucker opte pour une narration intérieure, suivant l’intimité des pensées et des peurs d’Ethel à travers des instrumentaux abstraits et des monologues introspectifs. L’errance géographique de la première aventure cède le pas à la lenteur d’un pas à pas, comme si l’on assistait aux battements d’une conscience en tension permanente. Des morceaux comme « Nettles » capturent ce bref instant où l’amour se mêle au doute et à la peur, tandis que la plage « Tempest » offre un crescendo douloureux, mêlant guitares drone-metal et cris d’auto-destruction.

Certes, quelques chansons racontent encore l’histoire avec plus de clarté, notamment « Dust Bowl », qui rappelle la puissance du style slowcore, mais au fur et à mesure, l’album s’enfonce dans des atmosphères fragmentées et émotionnellement torturées. « A Knock at the Door » exprime une anxiété post-traumatique violente, où Ethel imagine Willoughby comme son bouclier contre les dangers, un rôle qu’il n’est pas prêt à assumer.

Cette tentative douloureuse de guérir rend d’autant plus accablante la destinée d’Ethel dans Preacher’s Daughter, où Willoughby disparaît et où elle finit dévorée par son dernier compagnon, sa mémoire dispersée sur des cartons de lait. Son espoir de guérison reposait précisément sur ce lien, fragile et loin d’être sauveur mais porteur d’une promesse.

Les instants les plus lumineux et bouleversants de cet album se trouvent alors à la fin, dans le morceau final « Waco, Texas », une plongée presque diariste dans l’acceptation du deuil et la rupture amoureuse. Entre cris intérieurs et harmonies enveloppantes, Ethel lutte pour tenir bon tout en lâchant prise, oscillant douloureusement entre pardon et autocritique. Ce dernier chant, accompagné de synthés proches d’une messe et d’un piano solitaire, explore avec finesse les complexités de l’amour — sacrifice, dépendance, souffrance, mais toujours amour.

Dans Sun Bleached Flies, l’avant-dernier titre de Preacher’s Daughter, Ethel parle depuis l’au-delà, délivrée de ses douleurs, mais toujours hantée par le manque : elle prie pour une maison au Nebraska, là où persiste l’espoir incarné par Willoughby. La fin de cette histoire est donc moins une libération qu’un exercice cruel d’attente et de mémoire vivace.

Points à retenir

  • Ethel Cain, alias Hayden Anhedönia, s’impose comme une artiste hors-norme mêlant narration gothique et introspection musicale.
  • Willoughby Tucker, I’ll Always Love You se présente moins comme un récit linéaire que comme un plongeon dans la psychologie torturée de son héroïne.
  • La musique oscille entre slowcore, Americana, et incursions drone, traitant autant de silences instrumentaux que de paroles intenses.
  • Les thèmes majeurs restent les traumatismes liés à l’enfance, la quête désespérée d’amour et la dureté du pardon.
  • La puissance du projet tient à cette capacité à mêler le vécu intime et l’imaginaire, l’angoisse viscérale et la beauté mélancolique.

Dans le fond, c’est un peu comme assister à un feuilleton où l’on sait déjà que la fin ne sera pas heureuse, ce qui ajoute à la tragédie mais aussi à la fascination — un peu comme quand on regarde un film d’auteur un peu trop long en se demandant si le pop-corn valait vraiment le coup. Mais bon, s’en détourner serait manquer un épisode essentiel d’une œuvre riche et troublante. Après tout, qui n’aime pas un bon drame rural sur fond de guitares lancinantes ? Moi le premier, mais ne le dites à personne.


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