Près de quinze ans après avoir conquis les sous-sols et les Tumblrs américains avec un hymne énergique sur le fait d’éviter son crush lors des fêtes, Joyce Manor continue de puiser dans les petites médisances du quotidien pour forger un pop-punk authentique. Ils ont su éviter la corniche et l’immaturité qui ont terni les derniers albums de certains de leurs plus grands modèles. Le septième album de ce groupe de Los Angeles s’inscrit ainsi dans la lignée des groupes indépendants tels que PUP, Jeff Rosenstock, les Menzingers et Los Campesinos!, qui utilisent un pop-punk brut et entraînant pour interroger l’immaturité inhérente au genre. Ils explorent la tension entre le fait de grandir et de se sentir trop “raté” pour trouver sa place ailleurs.
Comme le titre le suggère, I Used to Go to This Bar regroupe des morceaux évoquant des émotions que l’on pensait avoir dépassées, accompagnées de comportements que l’on considère généralement comme trop immatures—comme dormir tard dans l’après-midi ou excéder avec l’alcool ou le cannabis (à tel point que l’album aurait pu s’appeler Hungover Again). Depuis leur premier album en 2011, Joyce Manor a peu dérivé de la recette qui les a installés parmi les groupes de punk contemporain les plus fiables, mélangeant une angoisse profonde avec des mélodies accrocheuses et des rythmes entraînants. Il existe une raison pour laquelle il était impossible de ne pas entendre une reprise de “Constant Headache” lors des concerts entre 2014 et 2019. Une chanson de Joyce Manor peut susciter une poussée d’adrénaline dans un cercle de danse tout autant qu’elle peut toucher les cordes sensibles des fans d’emo, le tout en moins de deux minutes et demie.
Leur musique offre un terrain d’égalité entre les petites frustrations du quotidien et les tragédies qui rendent les mauvais jours précédents presque insignifiants. Le narrateur de “Well, Whatever It Was”, vêtu d’un t-shirt smoking, mentionne avoir été percuté par une voiture comme un simple incident dans “le pire jour de ma vie, jusqu’à présent”, se montrant plus dérangé par l’attente aux urgences. Son incapacité comique à ne pas être embêté par les aléas de la vie laisse place à un dernier couplet qui frappe plus fort qu’une simple punchline : “À mesure que l’obscurité se rapprochait/Et que mon cœur commençait à s’emballer/Tu pouvais sentir la tension monter/Et elle ne se brisait jamais.” “All My Friends Are So Depressed”, bien que rythmée par une ligne de basse entraînante et une autodérision à la Rivers Cuomo mêlée de Morrissey, est moins percutante, souffrant par moments de paroles trop simplistes qui, au mieux, reflètent la morosité de perdre la passion pour quelque chose que l’on chérissait autrefois.
L’ombre dépressive qui plane sur I Used to Go to This Bar se révèle plus intriguante quand elle se manifeste de manière moins évidente—une explosion de colère dans un dispensaire de cannabis juste avant le refrain explosif de “I Know Where Mark Chen Lives”, ou un rêve fiévreux sur un moment de défonce avec un opossum au “passé carcéral”—ou à travers des instants où la mortalité apparaît plus que comme une simple mention en passant. Le morceau éponyme évoque un jour rêvé typique de pop-punk sur des temps idylliques avec un amour perdu (“Le temps passe si lentement, bébé/Je souhaite que tu sois là,” chante le refrain ensoleillé). Le fait que l’objet de l’affection du narrateur soit décédé n’est révélé qu’à mi-parcours, à côté d’une brève mention du fait d’avoir manqué les obsèques.
Points à retenir
- Joyce Manor mêle expériences personnelles et émotions universelles avec une touche de pop-punk.
- Leur musique se distingue par sa capacité à faire écho à des frustrations banales tout en abordant des thèmes plus profonds.
- Leur dernier album aborde la tension entre le désir de grandir et le sentiment d’être “à côté de la plaque”.
- Des morceaux évoquent des souvenirs nostalgiques, tout en révélant un arrière-plan tragique.
- Une nouvelle approche du pop-punk se dessine, reflétant des réalités moins idéalisées.
En somme, Joyce Manor illustre parfaitement comment la musique peut se servir des tourments du quotidien pour créer une connexion authentique avec l’auditeur. Personnellement, je suis fasciné par cette exploration des émotions contrastées au sein d’un même album. La capacité de l’art à transformer des expériences personnelles en récits universels est à la fois puissance et fragilité. Cela nous amène à réfléchir sur notre propre parcours et sur les sentiments que nous avons trop souvent tendance à refouler. Que nous réserve l’avenir ?
