En juin seulement, sept séries espagnoles originales verront le jour. Presque deux par semaine. Comme l’a souligné Ted Sarandos, co-CEO de Netflix, lors de sa récente visite en Espagne, notre pays est devenu une référence mondiale ainsi qu’un excellent terrain pour les affaires.
L’industrie audiovisuelle espagnole connaît effectivement une phase florissante, dopée par l’essor du streaming, et ses professionnels n’ont jamais autant travaillé. Chapeau. Mais qu’en est-il du public ? Cette explosion de productions s’accompagne-t-elle d’une amélioration qualitative de nos séries ? La réponse est malheureusement non.
D’un point de vue statistique, l’excellence reste marginale et le niveau moyen de nos fictions est loin, très loin, de celui offert dans des contrées comme le Royaume-Uni ou les pays nordiques. Pour appuyer ce constat, voici un aperçu de quatre des sept nouveautés, chacune provenant d’une plateforme différente. Installez-vous, l’expérience est douloureuse.
Matices
(Sergio Cánovas, Javier Naya & Alex Meriweather, 2025 / SkyShowtime)
Six inconnus, une masia isolée au fin fond de nulle part, et un traitement miraculeux pour guérir leurs maux. On est proche de la version espagnole de Nine Perfect Strangers, mais en beaucoup, beaucoup moins bien.
Des personnages caricaturaux : une femme battue qui cherche à guérir pour retrouver son mari, un homme homosexuel en proie à sa colère, une motarde mystérieuse d’origine arabe, un couple bourgeois toxique, et un grand enfant incapable de quitter le nid familial.
La diction outrée d’Elsa Pataky, dans le rôle de la fille du gourou psychiatre incarné par Eusebio Poncela, donne le ton d’une direction d’acteurs complètement décalée. Résultat : la série, voulant se prendre au sérieux, finit en involontaire comédie.
Entre un scénario surchargé de visions et un esthétisme tape-à-l’œil digne d’un clip de Michael Bay pour une pub estivale, le tout agrémenté d’une musique qui rappelle les pires films d’horreur de série Z, rien ne tient debout. Une déroute.
Ladrones : la tiara de Santa Águeda
(Verónica Marzá, Pablo Roa & Fernando Sancristóbal, 2025 / Disney+)
Silvia Alonso et Álex González se lancent dans une sorte de remake espagnol de The Score, mixant braquage et comédie romantique. Dès le premier épisode, on sent le manque de moyens : effets peu crédibles, ambiance plastique, rappel constant de tourner dans un décor de parc à thème.
L’action débute à Las Vegas mais donne l’impression que tout a été filmé dans un casino de Torrelodones. Le scénario, incohérent au possible, ne fait que courir après deux braquages au rythme effréné, où le bon sens prend des vacances prolongées.
Cette série tape-à-l’œil, digne héritière du style quasi “signature” d’Álex Pina, recycle tous les clichés de La Casa de Papel et consorts, avec voix off envahissantes, retours en arrière incessants et scènes d’action téléphonées. En bref, un McDonald’s du petit écran, où la formule est connue et prévisible.
Olympo
(Jan Matheu, Laia Foguet & Ibai Abad, 2025 / Netflix)
Au milieu du deuxième épisode, je me suis précipité au laboratoire pour un test de grossesse et de dépistage : cette série foutraque m’a paru trop stimulante pour mon équilibre mental. Imaginez un mélange d’Élite avec un centre sportif élitiste des Pyrénées, mais version overdose d’hormones.
Une bande d’adolescents aux physiques de mannequins Vogue, cohabitant dans un décor de centre haut de gamme, résout tous ses problèmes grâce à des séances d’érotisme gymnique. Oubliez le sport olympique, ici c’est plutôt « jeter un œil à la plastique ».
La série suit une recette déjà vue mille fois sur Netflix : intrigue policière, complots, rivalités, le tout servi avec un montage hyperactif, effets de ralenti, zooms et une bande-son saturante. Si vous venez pour l’histoire, vous risquez de vous ennuyer. Si c’est pour le reste, ne négligez pas la protection.
La frontera
(Luis Marías & David Zurdo, 2025 / Prime Video-RTVE)
Les scénaristes Luis Marías et David Zurdo, déjà rompus à l’exercice sur le conflit basque, proposent une mini-série en cinq épisodes mêlant faits historiques et fiction autour d’ETA dans les années 1980.
L’intrigue tourne autour d’un groupe dissident préparant un attentat à Paris, dans un contexte de tensions politiques complexes entre la France et l’Espagne.
Les dilemmes moraux des personnages sont intéressants, tout comme la dimension géopolitique présentée. Le duo principal, formé par un capitaine de la brigade antiterroriste et sa compagne infiltrée, offre une tension crédible portée par les performances des acteurs.
Cependant, l’exécution pêche par un manque de réalisme dans les scènes d’action et des dialogues bancals qui desservent le suspense. Les invraisemblances s’accumulent, de la naïveté suspecte du policier aux facilités scénaristiques pour limiter l’usage de l’euskara.
Malgré ses défauts, La frontera reste la série la plus satisfaisante de ce lot, probablement parce qu’elle évite certains écueils grotesques des autres productions.
Points à retenir
- Produire beaucoup ne rime pas avec produire bien : la quantité espagnole ignore encore la qualité anglaise ou nordique.
- Des intrigues qui sautent du coq à l’âne au point que deux braquages en 44 minutes semblent la norme d’une fiction au budget papillon.
- Les héros sont beaux, jeunes, mais manquent parfois de personnalité ; ingrédients classiques pour séduire un public Netflix à la recherche de clichés rassurants.
- Le surdosage d’effets visuels et musicaux remplacent trop souvent la narration solide, provoquant plus d’épuisement que de plaisir.
- La tentative d’aborder des sujets sérieux peine à convaincre face à des lacunes techniques évidentes et des dialogues maladroits.
- La frontière entre réalisme et fiction devient parfois aussi floue que la cadrature d’une scène d’action mal montée.
En somme, la scène télévisuelle espagnole est en ébullition, mais plutôt que d’affûter le scalpel, elle brandit le couperet sans finesse. Il reste passionnant d’observer cet essor XXL sans filtre, à condition de garder son sens critique affûté… et son pop-corn à portée de main. Après tout, si notre pays est un bon terrain de jeu pour les géants du streaming, on pourrait souhaiter que ces derniers osent s’aventurer un peu plus loin que le terrain balisé du déjà-vu et du trop-simple. Mais bon, j’imagine que c’est moins risqué que de dresser un cheval de Troie, non ?
