Netflix a conquis nos salons, mais lorsqu’il s’agit de réussir dans l’univers du cinéma, les chiffres sont loin d’être flatteurs.
Le dernier rappel en date des difficultés de Netflix dans le monde du long-métrage vient du prestigieux The New York Times, qui a publié une liste des 100 meilleurs films du XXIe siècle, établie sur la base des votes de plus de 200 000 lecteurs. Sur des centaines de films originaux produits par Netflix depuis plus de dix ans, devinez combien figurent dans ce classement ?
Pas un seul.
Le film Knives Out, à la 91e place, entretient tout au plus un lien indirect avec Netflix : sorti en salles par Lionsgate en 2019, Netflix a racheté ensuite pour 450 millions de dollars les droits des suites. Mais c’est tout.
Cette situation est un véritable coup de semonce pour Netflix, qui a investi des milliards et de longues années à essayer de convaincre que ses productions cinéma rivalisent avec son succès télévisuel. La plateforme a bien essayé de s’acheter une certaine respectabilité avec des films acclamés comme Roma de Alfonso Cuarón, Marriage Story de Noah Baumbach ou encore Mank de David Fincher, tous distingués et salués par la critique. Pourtant, Netflix continue à échouer là où cela compte vraiment.
Aux Oscars de cette année (la 97ᵉ cérémonie), Netflix a mis en avant son film Emilia Pérez, énième production à récolter de nombreuses nominations pour repartir avec seulement deux prix mineurs : la meilleure chanson originale pour « El Mal » et le meilleur second rôle féminin pour Zoe Saldaña. Pendant ce temps, le public se montre beaucoup moins enthousiaste, avec un maigre 17 % d’avis positifs sur Rotten Tomatoes, basé sur plus de 10 000 évaluations.
À mon avis, ce fossé persistant entre prestige et appréciation populaire révèle un problème plus profond que Netflix peine à surmonter. Ses films, aussi étoilés soient-ils — grands réalisateurs, stars hollywoodiennes — n’arrivent pas à marquer durablement la culture populaire. En dépit des budgets astronomiques jetés sur la table, le retour est souvent décevant. Un des exemples les plus récents est The Electric State, une épopée de science-fiction des frères Russo prévue pour 2025, dont le coût faramineux de 320 millions de dollars n’a pas empêché un accueil critique glacial, avec seulement 14 % sur Rotten Tomatoes.
Cependant, rien de tout cela ne semble ébranler Ted Sarandos, co-directeur général de Netflix, qui persiste à qualifier la salle de cinéma d’« idée dépassée pour la plupart des gens » et affirme que sa plateforme « sauve » Hollywood. Il oublie un peu vite que les œuvres les plus mémorables de ce siècle — Parasite, Mulholland Drive, There Will Be Blood, Interstellar et No Country for Old Men — ont toutes été d’abord vécues en salles. Elles se sont forgées une réputation à l’ancienne, par l’expérience collective et l’empreinte laissée bien après le dernier générique.
Netflix possède les moyens financiers et le talent. Ce qu’elle peine à démontrer, malgré des années d’efforts, c’est que ses films ont vraiment de l’importance.
Points à retenir
- Netflix domine clairement le salon, mais peine à s’imposer dans la salle obscure, malgré ses milliards et ses superstars.
- Dans un classement fondé sur le vote de centaines de milliers de spectateurs, aucun film original Netflix n’apparaît. Pas exactement une preuve de la “Netflix touch”.
- Les prix récoltés ne suffisent pas à convaincre le public — le fossé entre la reconnaissance critique et l’accueil populaire est parfois abyssal.
- Les films les plus marquants de ce siècle restent ceux qui sont passés par le bon vieux rituel du cinéma, expérience collective et tout le tremblement.
- Même avec Ted Sarandos qui clame que les cinémas sont dépassés, on croirait entendre un optimiste convaincu… ou un vendeur très habile.
- Le dernier blockbuster coûtant trois bras et demi a réussi l’exploit de sombrer sous un score Rotten Tomatoes de 14 %. Tout est question de timing, paraît-il.
En fin de compte, Netflix a beau dépenser sans compter et multiplier les talents, il manque à ses productions ce petit grain de folie et cette magie collective du grand écran. Peut-être qu’un jour, la plateforme trouvera la recette secrète pour réussir à vraiment marquer le cinéma. En attendant, je reste curieux de voir si le streaming finira par révolutionner le cinéma ou simplement le transformer en une version un peu moins palpitante de lui-même. En vieux cinéphile un brin sarcastique, je me demande parfois si le pop-corn virtuel aura jamais le même goût que celui qu’on grignote dans une salle obscure — mais bon, qui peut résister à un bon binge-watching bien au chaud ?
