Un de mes premiers essais avec l’« IA générative » a abouti à une image d’une laverie, inspirée par Edward Hopper. Cette scène évoque à merveille le style de ce peintre américain : un espace à la fois public et privé, imprégné d’une atmosphère oscillant entre méditation et mélancolie. Pourtant, Hopper n’a jamais peint une telle œuvre. L’image générée par la machine a éveillé en moi ces sentiments typiques de Hopper, et j’en étais ravi. En 2022, je pressentais déjà que les générateurs d’images annonçaient le début d’une grande révolution.
Toutefois, cette nouvelle technologie n’est pas exempte de critiques. De nombreuses voix se sont levées pour affirmer que les créations des machines ne pourraient jamais transmettre des émotions ou des significations dignes d’intérêt. En effet, les logiciels ne produisent que des œuvres basées sur des matériaux existants, sans véritable volonté humaine derrière l’expression.
Je ne partage pas cet avis. Pourquoi un produit de machine devrait-il être dépourvu de sentiment, alors qu’une œuvre humaine est souvent perçue comme riche de significations ? Cette critique semble ancrée dans des modèles de communication classiques, focalisés sur l’émetteur et le récepteur. Dans cette perspective, un émetteur envoie un contenu sur un support de communication vers un destinataire, comme un mot ou une image. Les artistes, selon ce modèle, dotent leurs créations d’une signification profonde, exprimée à partir d’une âme délicate.
Dans ce cadre, on pourrait soutenir qu’une image produite par une IA ne peut rien exprimer de véritablement significatif, car la machine n’a aucune intention. Les créations seraient donc simples amalgames d’éléments autrefois porteurs de sens, qualifiés parfois de « déchets générés par l’IA ». Cependant, de nouvelles théories, comme celles issues de la systémique ou du post-structuralisme, ont remis en question ce modèle. La signification ne se transporte pas d’un point A à un point B; elle se crée par le biais de l’interaction entre l’observateur et l’œuvre. Chaque observation renoue le fil du sens tout comme chaque œuvre est un remix de significations préexistantes.
Le climat a aussi son message
Il est important de noter que les images générées par des machines, bien qu’elles manquent souvent d’une intention humaine, peuvent tout de même susciter des émotions lors de leur contemplation. Pensez aux phénomènes naturels, comme les couchers de soleil ou les orages : ils provoquent des sentiments intenses, même s’ils n’ont pas d’intention. De manière similaire, les productions artificielles peuvent résonner avec nous.
La frontière entre œuvres humaines et créations synthétiques est moins nette qu’il n’y paraît. De nombreux artistes ont déjà intégré le hasard dans leurs processus, comme le montre le mouvement de l’Action Painting. D’autres comme les artistes constructivistes favorisent un cadre structuré qui s’éloigne de la spontanéité. Ainsi, l’IA générative ne constitue pas une rupture franche, mais plutôt une réévaluation du rôle de l’artiste.
En expérimentant des générateurs d’images, j’ai pu profiter d’une liberté créative inédite pour illustrer mes articles. Cependant, j’ai pris la décision de ne plus faire appel à ces outils, convaincu que leur utilisation pourrait nuire à l’intégrité des rédactions. Trois raisons principales motivent ce choix.
1. Une esthétique IA peu séductrice
Après quelques années d’engouement pour l’IA et une vague d’images générées, j’observe une divergence entre théorie et réalité : bien que ces images puissent être touchantes et esthétiques, elles ne le sont pas toujours. Les possibilités créatives ne sont pas aussi illimitées qu’on pourrait le croire. Les œuvres AI qui circulent souvent dans mes fils d’actualité sont répétitives, souvent trop chargées ou parfois sans goût.
La plupart des médias de renom se distancient de ces contenus, laissant la place à des plateformes moins scrupuleuses. Cette réputation peut nuire à la perception de la qualité des articles eux-mêmes, car des images peu soignées soulèvent des questions sur le sérieux global d’une rédaction.
2. Les dépendances inquiétantes de l’IA
Les technologies génératives offrent des capacités de production auparavant inimaginables. N’importe qui peut créer des contenus variés de qualité médiocre sans compétences préalables. Néanmoins, cette accessibilité comporte de sombre implications. Au fur et à mesure que ces outils gagnent en popularité, quelques entreprises renforcent leur position dominante, accumulant un pouvoir considérable. À l’origine pleins d’espoir face à une décentralisation potentielle, nous nous retrouvons maintenant sous la coupe de géants technologiques tels qu’OpenAI et Google, qui soumettent le marché à leur influence.
Les conséquences réelles de cette concentration de marché incluent des pratiques d’extraction abusives, où des créateurs voient leurs œuvres utilisées sans consentement. Ce déséquilibre de pouvoir éveille des préoccupations sur la diversité des voix et la créativité authentique. Cette centralisation pourrait rendre obsolètes certaines formes de production artistique humaine.
3. Coûts invisibles des technologies d’IA
Les véritables coûts liés à notre utilisation des technologies modernes, y compris l’IA, sont souvent masqués. Les produits que nous utilisons, ainsi que les infrastructures nécessaires à leur fonctionnement, sont souvent issus d’une exploitation environnementale et humaine sérieuse. La production d’IA générative nécessite des ressources considérables, tant en énergie qu’en travail, souvent mal rémunéré.
Il est paradoxal de parler de durabilité alors que nous exploitons ces technologies qui ont des impacts environnementaux nuitables. À mesure que nous avons le choix en ce qui concerne les générateurs d’images, l’heure est venue de réfléchir à la manière dont nous souhaitons les intégrer à nos pratiques.
Points à retenir
- Les images créées par IA peuvent éveiller des émotions, tout comme les créations humaines.
- La séparation entre le travail humain et les productions générées par machines est floue.
- Un usage excessif d’images générées par IA peut nuire à la crédibilité d’une rédaction.
- Les entreprises qui exploitent l’IA concentrent de plus en plus leur pouvoir, menaçant la diversité culturelle.
- Prendre conscience des coûts cachés de l’IA est essentiel pour une consommation responsable.
En somme, j’ai pu apprécier la beauté des créations générées par IA tout en reconnaissant les implications éthiques qui en découlent. Ce délicat équilibre entre plaisir et responsabilité me pousse à m’interroger sur la place que je souhaite accorder à ces technologies dans ma propre pratique professionnelle. La question demeure : comment naviguer cette ambivalence tout en restant fidèle à nos valeurs ?
