La fracture mondiale du pouvoir de calcul en intelligence artificielle
Le mois dernier, Sam Altman, le patron d’OpenAI, s’est rendu sur un chantier au Texas vêtu d’un casque, de bottes solides et d’un gilet fluorescent. Ce projet colossal, d’une valeur estimée à 60 milliards de dollars, couvrant une superficie plus grande que Central Park à New York, intègre sa propre centrale à gaz naturel. Lorsqu’il sera achevé, dès l’année prochaine, il sera l’un des centres informatiques les plus puissants jamais construits.
Dans le même temps, à des milliers de kilomètres en Argentine, Nicolás Wolovick, professeur d’informatique à l’Université nationale de Córdoba, gère l’un des centres de calcul les plus avancés du pays. À l’inverse du gigantisme texan, son centre est installé dans une salle réaménagée de l’université, où les câbles serpentent entre des composants vieillissants et de vieux serveurs.
« Tout devient de plus en plus fragmenté, on est en train de perdre », confie-t-il avec consternation.
Cette disparité illustre la nouvelle fracture numérique creusée par l’intelligence artificielle. Le monde se divise désormais entre les pays capables de mobiliser des capacités de calcul avancées pour développer des systèmes d’IA innovants, et ceux qui en sont privés. Ce clivage influe sur la géopolitique et l’économie mondiale, façonnant de nouvelles dépendances et déclenchant une course effrénée pour ne pas être laissé sur la touche.
Les grands bénéficiaires de cette révolution restent les États-Unis, la Chine et l’Union européenne, qui accueillent plus de la moitié des centres informatiques les plus puissants — selon une étude rigoureuse regroupant plusieurs données publiques et privées. Seulement 32 pays dans le monde disposent de telles infrastructures, ce qui représente environ 16 % des nations. Ce qui, combiné à la concentration des centres entre les mains de quelques géants du secteur, souligne le fossé grandissant.

Les États-Unis et la Chine détiennent ensemble plus de 90 % des centres utilisés par d’autres entreprises pour l’IA, selon Oxford University, qui mène une analyse des centres de données propriété des principaux fournisseurs cloud mondiaux. En contrepartie, des continents entiers comme l’Afrique ou l’Amérique du Sud comptent quasiment zéro centre dédié à l’intelligence artificielle. L’Inde possède seulement cinq centres tandis que le Japon en compte quatre.
Ces centres de données ne sont plus de simples entrepôts pour gérer les emails ou diffuser des vidéos. Ils sont désormais des infrastructures titanesques, énergivores et d’un coût astronomique dont peu de pays peuvent se doter. Du fait de cette concentration, les avantages liés à la puissance de calcul — que ce soit dans la médecine, la découverte scientifique, ou même les technologies militaires — tendent à se concentrer dans une poignée de mains.
‘Parfois, j’ai envie de pleurer’
Il y a dix ans à peine, on pensait que la fracture numérique se résorberait grâce à la démocratisation des smartphones, à l’expansion d’internet et à l’essor des services en ligne. Aujourd’hui, la situation s’inverse. Selon un rapport récent des Nations unies, le fossé se creuse à nouveau avec l’intelligence artificielle. À peine une centaine d’entreprises, principalement américaines et chinoises, représentent 40 % des investissements mondiaux dans cette technologie.
Au cœur de cette bataille : le microprocesseur graphique — plus connu sous l’acronyme GPU —, indispensable à la puissance de calcul. Sa production nécessite des usines titanesques et des investissements colossaux. Ces puces, majoritairement fournies par Nvidia, sont la clé du succès des centres d’IA. Pourtant, l’accès à ces composants est souvent coûteux, limité, et les entreprises situées hors des pôles majeurs d’IA doivent se contenter de louer des ressources à distance, souvent au prix fort et avec un débit réduit.
C’est le cas par exemple de Qhala, une start-up kényane créée par un ancien ingénieur de Google. Elle développe des modèles de langage adaptés aux langues africaines, mais faute d’infrastructures locales, elle dépend de centres de calcul situés loin du continent, ce qui complique grandement les opérations.

Dans ce contexte, certains experts se plaignent de ce qu’ils appellent une « souveraineté numérique perdue ». La course aux puces et aux centres informatiques est devenue une question géopolitique majeure, avec chaque puissance cherchant à éviter de se retrouver tributaires des infrastructures d’un autre pays. D’autant que cette domination technologique ouvre la voie à une influence accrue dans des régions stratégiques comme le Golfe persique, l’Asie du Sud-Est ou encore l’Afrique.
Peu de choix, beaucoup de dépendance
Le monde semble fixé dans un dualisme : le bloc américain face au bloc chinois. Ces deux superpuissances contrôlent la quasi-totalité des centres de calcul et continuent d’en construire davantage à un rythme soutenu. Leur influence politique s’exerce aussi par des restrictions commerciales, choisissant qui peut accéder aux puces. Cette dynamique déploie ses effets notamment au Moyen-Orient et en Asie du Sud-Est.
Les États-Unis ont réussi à nouer des accords avec des partenaires clés pour limiter l’accès aux technologies chinoises, tandis que Pékin soutient activement, via des prêts d’État, ses entreprises d’infrastructures numériques.
À l’échelle mondiale, les firmes américaines ont bâti 63 centres d’IA hors de leurs frontières, contre 19 pour la Chine. Fait notable, même les centres chinois en dehors de la Chine utilisent majoritairement des puces Nvidia américaines, avant que les restrictions américaines ne ralentissent les échanges. Ceci illustre à quel point la chaîne d’approvisionnement reste fragile et dépendante.
Une course poursuite technologique
Face à cette réalité, certains pays tentent de réduire leur retard. En Inde, des subventions soutiennent le développement de capacités de calcul et d’IA en langues locales. En Afrique, des projets de centres régionaux avancent. Le Brésil, lui, a promis 4 milliards de dollars d’investissement. L’Europe n’est pas en reste, avec un plan de 200 milliards d’euros pour sa propre infrastructure IA.
Mais le chemin demeure ardu. La fiabilité énergétique, les coûts et la disponibilité des compétences techniques restent des freins majeurs, surtout pour les pays en développement.
Un exemple encourageant vient de Cassava, une entreprise africaine cofondée par le milliardaire zimbabwéen Strive Masiyiwa, qui inaugurera bientôt l’un des centres de calcul les plus avancés du continent. Malgré tout, cette initiative ne suffira qu’à couvrir une fraction limitée des besoins locaux.
Pour reprendre les mots d’un responsable de la société : « L’Afrique ne peut se permettre d’externaliser sa souveraineté numérique. Il faut absolument agir pour ne pas être laissé sur le bord de la route. »
Points à retenir
- La puissance de calcul en IA est essentiellement concentrée entre États-Unis, Chine et Union européenne, avec une poignée de pays disposant d’infrastructures significatives.
- Les GPU, principalement produits par Nvidia, sont la denrée rare stratégique autour de laquelle se joue cette course.
- Beaucoup de pays dépendent de la location de ressources distantes, ce qui ralentit, alourdit les coûts, et fragilise leur autonomie technologique.
- La fracture technologique entraîne une fuite des talents des pays en développement vers les géants de la tech.
- La souveraineté numérique apparaît plus que jamais comme un nouvel enjeu géopolitique, au même titre que le pétrole il y a plusieurs décennies.
- Des initiatives régionales tentent de combler le retard, mais à grande échelle, la dépendance persiste presque inévitablement vis-à-vis des laboratoires et entreprises américains et chinois.
En somme, si la tech était autrefois un jeu d’échecs, elle ressemble désormais à une partie de Monopoly où seuls quelques joueurs tiennent la trésorerie et décident qui pourra avancer ou rester coincé. Reste à voir qui osera réellement lancer le dé suivant, sauf à jouer éternellement la carte du “on verra bien”. J’avoue que dans ce grand échiquier digital, j’aime à penser que la surprise n’est jamais complètement exclue… même si c’est souvent pour le meilleur des joueurs.