Des chercheurs de l’université de Bristol, au Royaume-Uni, ont récemment publié les résultats d’une étude menée en 2024, dans laquelle ils examinent comment même un vidéo généré par intelligence artificielle, clairement identifié comme faux, peut influencer l’opinion des individus.
Au cours de l’expérience, les chercheurs Stephan Lewandowsky et Simon Clark ont présenté une vidéo à un groupe de participants, en leur disant que la femme qui y apparaissait, Amelia Palmer, était une influenceuse végane de 27 ans, et que ce contenu avait beaucoup circulé sur les réseaux sociaux. Dans cette vidéo de quelques minutes, elle semblait confirmer des rumeurs selon lesquelles elle aurait été vue en train de manger un hamburger dans un restaurant, avant de s’excuser pour des difficultés personnelles.
Cependant, les chercheurs ont utilisé deux vidéos distinctes pour deux groupes différents. Un groupe a visionné une vidéo d’une personne réelle, tandis que l’autre groupe a vu une version deepfake, produite par un logiciel d’intelligence artificielle. Le scénario était identique. À certains participants du deuxième groupe, il a été précisé avant le visionnage que la vidéo était étiquetée comme fausse.
À l’issue de l’expérience, les chercheurs ont demandé à chaque participant s’ils pensaient qu’Amelia Palmer avait été vue en train de manger un hamburger. La majorité a répondu par l’affirmative, y compris de nombreuses personnes qui savaient qu’elles avaient visionné une vidéo fake et qui auraient dû conclure que “c’est impossible à dire”.
Les résultats de cette étude, accompagnés de deux autres recherches similaires, ont été publiés dans un article de la revue Communications Psychology, prestigieuse publication du groupe Nature. Depuis que l’étude a débuté il y a environ deux ans, la précision des vidéos générées par intelligence artificielle a considérablement augmenté, rendant les outils des plateformes sociales pour les détecter et les signaler beaucoup moins efficaces.

Photogrammes des vidéos utilisées pour les expériences.
Les chercheurs ont ensuite demandé aux participants s’ils pensaient que la vidéo était un deepfake. Seul 60 % des membres du groupe ayant visionné le deepfake et sachant qu’il était faux ont répondu par l’affirmative.
Parmi ceux convaincus de la fausse nature de la vidéo, seulement 20 % ont évoqué l’avertissement donné au début, tandis que les autres ont justifié leur conviction en mentionnant des imperfections techniques. Malgré leur scepticisme, près de la moitié de ce groupe pensaient quand même qu’Amelia avait réellement mangé un hamburger.
Les implications des vidéos deepfake sur le discours public font l’objet de discussions depuis un certain temps. La plupart des débats académiques se sont concentrés sur les risques de ces technologies, telles que leur utilisation pour discréditer ou influencer les opinions politiques à travers des contenus mensongers. L’étude de Lewandowsky et Clark aborde un autre angle : les vidéos signalées comme fausses peuvent également influencer les croyances des gens.
Cette notion s’inscrit dans un vaste champ de la recherche en psychologie et en sciences cognitives, même si elle n’avait pas encore été explorée sous l’angle des deepfakes. Des études sur la désinformation montrent qu’une fois qu’une fausse information est apprise, elle peut continuer à influencer les pensées et jugements, même après avoir été démentie, phénomène connu sous le nom d'”influence continue”. Par exemple, une rumeur selon laquelle une famille serait décédée après avoir mangé des champignons vénéneux pourrait pousser des clients à éviter un restaurant, même après avoir su que d’autres causes étaient à blâmer.
Points à retenir
- Des vidéos deepfake peuvent influencer les opinions, même si elles sont identifiées comme fausses.
- Les participants à l’étude ont majoritairement cru à la véracité de rumeurs concernant l’influenceuse, malgré leur étiquette de faux.
- La technologie des deepfakes continue d’évoluer, rendant leur détection plus difficile.
- Les effets des fausses informations persistent même après des démentis, ce qui complique la lutte contre la désinformation.
- La psychologie humaine a tendance à favoriser certaines informations, renforçant des croyances préexistantes.
En conclusion, cette étude soulève des questions fascinantes sur la perception de la vérité dans un monde de plus en plus médiatisé par la technologie. Il est essentiel de réfléchir à la manière dont nous consommons l’information et à la manière dont les outils pouvant être créés pour nous aider peuvent parfois, paradoxalement, nous égarer davantage. Peut-être devrions-nous tous être plus vigilants face à la complexité des récits qui fluidifient notre réalité quotidienne.
