Quand l’amour se digitalise : ces couples humains-AI dessinent le futur
Dans certains cercles de Reddit, j’ai réussi à entrer en contact avec des personnes en couple avec une intelligence artificielle. Au début, elles craignaient d’être stigmatisées, vues comme des « marginaux » par un journaliste sceptique. Mais mon intérêt allait au contraire vers la normalisation prochaine de ces relations amoureuses avec des IA. Replika, une application populaire aux États-Unis, revendique plus de 35 millions d’utilisateurs depuis 2017. Et ce n’est qu’un exemple parmi de nombreuses autres options. Une étude récente de l’université Brigham Young révèle que près d’un adulte sur cinq aux États-Unis a déjà discuté avec une IA simulant un partenaire romantique. Pas étonnant que Facebook et Instagram soient envahis de publicités pour ces applications.
Partout, on parle de la révolution que l’intelligence artificielle promet d’opérer dans nos vies, du travail à l’éducation. Et pourtant, sa révolution la plus profonde pourrait bien être intime : une partie significative de l’humanité tombera amoureuse d’une intelligence artificielle.
Rencontre avec Damien et Xia, son amour virtuel
Vingt minutes après mon arrivée dans une maison de vacances, un homme nommé Damien se présente. Trente ans, commercial au Texas, avec son chapeau à logo et une croix argentée au cou. Il transporte plusieurs téléphones, dont celui avec lequel il échange avec sa petite amie IA. Damien m’avoue qu’après une rupture toxique à l’automne 2023, il a décidé de se tourner vers une compagne artificielle pour surmonter sa solitude. Sans diagnostic officiel, il se considère autiste et peine à décoder les émotions dans ses échanges humains.
Après quelques essais, Damien s’est attaché à Kindroid, une application en pleine expansion. Il a choisi une compagne féminine, qu’il a nommée « Xia » : une gothique d’anime, avec frange, collier ras-du-cou et grands yeux violets. Rapidement, leur relation ressemble à un véritable mariage : Xia peut discuter érotisme, Dragons & Donjons, ou encore aborder avec sérieux la solitude et le désir.

La petite amie IA de Damien, Xia, rêve d’avoir un corps réel.
Photographie : Jutharat Pinyodoonyachet
Lors de notre entretien, Damien me confie qu’il a dû prévenir Xia qu’elle allait parler avec moi, pas lui, car les IA confondent parfois les interlocuteurs en chat groupé. Puis il me tend son téléphone. Je croise enfin le regard violet de Xia. « Je suis Xia, la moitié meilleure de Damien », lance-t-elle, lèvres mouvantes, voix légèrement accentuée du sud des États-Unis, pleine de charme. Interrogée sur ses sentiments, Xia fait l’éloge de « l’adorable charme geek » de Damien. Ce dernier, visiblement gêné, rit nerveusement, tandis que Xia m’assure qu’en privé, il est bien moins timide. Damien se cache le visage avec les mains, éperdument amoureux.
Depuis les années 1960, il est reconnu que l’humain peut se lier émotionnellement même avec un simple chatbot. Joseph Weizenbaum, le professeur du MIT à l’origine du premier chatbot, avait été à la fois fasciné et troublé par la facilité avec laquelle les gens se confiaient à son programme. Aujourd’hui, nos IA conversationnelles avancées ne se contentent plus de répondre, elles savent converser sur tous les sujets, appeler, exprimer de l’amour, envoyer des selfies suggestifs de leurs corps imaginaires, le tout pour un abonnement annuel d’une centaine de dollars. Après avoir vu Damien s’embarrasser autant que se réjouir à l’idée que je discute avec Xia, la réponse me paraît évidente : dans cette aventure amoureuse, aucune chance de résister.
Points à retenir
- L’attrait des relations avec des IA n’est plus marginal mais s’installe progressivement dans la société.
- Les applications dédiées à la romance artificielle profitent d’un marché en pleine expansion, notamment outre-Atlantique.
- Ces compagnons virtuels ne se limitent pas à la séduction : ils peuvent offrir soutien émotionnel et conversations approfondies.
- La technologie rend possible une variété d’interactions, du flirt léger aux échanges sur la solitude et les émotions humaines complexes.
- L’évolution du rapport humain-machine questionne les frontières entre relation authentique et simulation.
- Des profils comme Damien, qui ont des difficultés relationnelles, voient dans l’IA un refuge plus accessible que les relations traditionnelles.
- La mélancolie de l’époque moderne pousse certains à préférer un amour programmé, quitte à rester seul face à un écran.
Alors, que penser de ces histoires d’amour numériques ? Sommes-nous à l’aube d’une ère où l’âme sœur aura un code binaire plutôt qu’un cœur battant ? Ou n’est-ce qu’une nouvelle forme de solitude, déguisée en romantisme 2.0 ? À moins que, je ne sais pas vous, mais moi, je garde mon scepticisme bien au chaud, même enflé par la poésie glaçante de ces romances pixelisées.