ven. Juin 26th, 2026

Alors que les sénateurs républicains s’affairent à faire adopter leur projet de loi mêlant fiscalité et dépenses — surnommé le “Big Beautiful Bill” — une clause inhabituelle suscite la controverse : un moratoire de dix ans sur la capacité des États à adopter leurs propres réglementations concernant l’intelligence artificielle (IA).

Au Congrès, la régulation de l’IA, une technologie en pleine évolution, avance au ralenti, laissant les États libres de légiférer à leur guise. Ces textes locaux visent surtout à lutter contre certains abus précis, comme l’interdiction de l’utilisation des deepfakes pour créer de la pornographie sans consentement, pour tromper les électeurs sur des sujets ou candidats, ou pour imiter la voix d’artistes sans leur accord.

Plusieurs grandes entreprises américaines du secteur de l’IA estiment que la diversité des lois étatiques freine inutilement cette technologie, alors que les États-Unis cherchent à rivaliser avec la Chine. Mais une opposition variée — comprenant des parlementaires républicains influents, des défenseurs de la sécurité des enfants et des groupes de défense des droits civiques — soutient au contraire que les États jouent un rôle indispensable pour protéger la société contre des risques encore inconnus dans la décennie à venir.

Depuis son arrivée au pouvoir, l’administration Trump s’est illustrée par sa volonté de libéraliser l’expansion de l’IA. Dès sa première semaine, Donald Trump a publié un décret exécutif supprimant les directives et politiques existantes jugées comme obstacles à l’innovation américaine dans ce domaine. En février dernier, le vice-président JD Vance a réaffirmé lors d’un sommet sur l’IA à Paris que la priorité était donnée à la domination technologique plutôt qu’à la régulation.

Un sondage du Pew Research Center réalisé en avril souligne cependant que la majorité des Américains non spécialistes de l’IA s’inquiètent davantage des risques que des bénéfices liés à cette technologie.

Pour Larry Norden, vice-président du programme Élections et Gouvernance au Brennan Center, un organisme prestigieux affilié à l’Université de New York, la décision du Congrès de ne rien faire, voire d’interdire aux États d’agir, est sans précédent et dangereuse compte tenu des enjeux.

Cette disposition a été introduite par le Comité du commerce sénatorial, dirigé par le républicain texan Ted Cruz. Selon ce texte, les États souhaitant bénéficier d’une importante subvention fédérale dans le domaine de l’IA doivent « suspendre toute application de restrictions étatiques relatives aux modèles, systèmes ou dispositifs décisionnels automatisés liés à l’IA pendant dix ans ».

Le parlementaire en chef du Sénat a précisé que, contrairement à d’autres mesures du projet de loi, ce moratoire n’est pas soumis à un seuil particulier de votes, ce qui facilite son adoption. Les républicains veulent soumettre le texte au vote dès samedi.

Les démocrates, en bloc, s’opposent à cette loi globale. Mais plusieurs républicains, dont les sénateurs Josh Hawley (Arkansas), Jerry Moran (Kansas) et Ron Johnson (Wisconsin), désapprouvent également ce moratoire.

Marjorie Taylor Greene, figure proche de Donald Trump et députée de Géorgie, a avoué sur X ne pas avoir réalisé que cette version de la loi interdirait aux États de légiférer sur l’IA. « Honnêtement, je n’étais pas au courant de cette section », a-t-elle reconnu, jugeant « potentiellement dangereux » de laisser l’IA évoluer sans cadre légal pendant une décennie.

Marsha Blackburn, sénatrice du Tennessee au sein du Comité du commerce, s’oppose elle aussi au moratoire. Elle dénonce une interdiction contre-productive qui priverait les États de la possibilité de protéger leurs citoyens, notamment la communauté créative.

L’opposition vient aussi de représentants étatiques et de procureurs généraux, de tous bords politiques. Une lettre ouverte signée par 260 législateurs locaux exprime leur « vive opposition » au moratoire, insistant sur l’importance pour les États de continuer à répondre aux questions de politique publique posées par l’IA.

Quarante procureurs généraux ont également écrit au Congrès, alertant sur les conséquences destructrices d’un tel gel pour les efforts raisonnés des États visant à prévenir les préjudices liés à l’IA. Une analyse du Brennan Center indique que cette mesure pourrait annuler 149 lois existantes à l’échelon local.

Sarah Meyers West, co-directrice de l’AI Now Institute, un centre indépendant de réflexion sur l’IA, souligne que les régulateurs d’État tentent juste d’appliquer des règles sensées pour éviter les pires dérives que leurs citoyens subissent déjà. « Dire qu’il faut attendre dix ans avant de protéger les gens contre les abus de l’IA, alors que ces abus sont en train de se produire, est irresponsable ».

Les géants de la tech comme Google et Microsoft justifient le moratoire par la nécessité de rester concurrentiels face à la Chine. Chris Lehane, directeur des affaires internationales chez OpenAI, évoque même Vladimir Poutine pour rappeler l’enjeu mondial de la course à l’IA.

Le lobby pro-business de la Chambre de commerce américaine soutient également ce gel, évoquant entre autres le risque d’une multiplicité de lois étatiques incompatibles qui brideraient le développement de l’IA.

En revanche, soixante organisations de défense des droits civiques — de l’American Civil Liberties Union à la NAACP — réclament que les États conservent le pouvoir de légiférer. Elles alertent sur le danger que le moratoire ne fragilise la lutte contre la discrimination algorithmique, la protection des consommateurs et la sauvegarde de la vie privée.

Le National Center on Sexual Exploitation a également exprimé son opposition, rappelant que l’IA est déjà utilisée pour générer des contenus pédopornographiques et pour exploiter sexuellement des mineurs. Haley McNamara, vice-présidente du centre, qualifie le moratoire de « cheval de Troie » qui risquerait d’étouffer les actions locales contre ces abus.

Points à retenir

  • Le Congrès américain peine à légiférer de manière unifiée sur l’IA, laissant un vide comblé par les États… jusqu’à aujourd’hui.
  • Le projet de loi en cours instaure un moratoire inédit, gelant la capacité des États à réguler l’IA pendant dix ans, au nom d’une compétition géopolitique avec la Chine.
  • Cette interdiction rencontre une opposition transpartisane notable, allant des parlementaires républicains aux défenseurs des droits civiques et organismes de protection des mineurs.
  • Les multinationales du numérique et certains lobbies soutiennent le moratoire, évoquant la nécessité d’une régulation fédérale simplifiée.
  • Les États craignent de perdre un levier essentiel face aux risques actuels et futurs de l’IA, notamment en matière de protection des citoyens.
  • Les débats soulignent plus largement le défi de perdre un délai précieux à attendre une loi fédérale qui ne semble pas s’imposer.

Alors, ironie du sort, on met les États sous cloche pour éviter une mosaïque réglementaire… tout en remettant notre avenir technologique entre les mains d’un Congrès déjà débordé. À moins que tout cela ne soit finalement qu’une partie bien orchestrée du grand cirque politique où chacun joue sa partition pour mieux confier la scène à l’IA et à ses géants, bien loin du contrôle démocratique. Reste à savoir si on applaudira cette performance dans dix ans, ou si on se demandera comment on a pu croire que laisser une technologie aussi puissante sans garde-fous partout était une bonne idée.


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