
L’actrice Julia Windischbauer dans la série tv “Etty” de Hagai Levi.
Moderne, mystérieuse, complexe et résiliente, Etty Hillesum est une figure captivante, notamment grâce à ses Diaries publiés en 1980. Le réalisateur israélien Hagai Levi a relevé le défi d’adapter cette personnalité profonde dans un format cinématographique, présentant aujourd’hui à la Mostra de Venise sa série Etty, composée de six épisodes d’environ une heure chacun.
Levi a expliqué qu’il était nécessaire de proposer un regard contemporain sur l’Holocauste, transportant l’action d’Amsterdam en 1941 à nos jours, comme si la Seconde Guerre mondiale se déroulait actuellement et que les nazis dominaient l’Europe. Les immigrants, en plus des Juifs, seraient également victimes de cette tyrannie. Cette approche prend un relief particulier lorsque l’on observe Etty, interprétée par l’expressive Julia Windischbauer, être expulsée d’une pharmacie simplement parce qu’elle est juive, révélant ainsi un climat toujours plus étouffant conduisant à la perte de droits et à la déportation. « Les images de l’Holocauste sont devenues très frappantes à partir du 7 octobre, lorsque nous avons vu des familles cachées dans des placards, des familles assassinées. Ces deux derniers mois, nous ne pouvions pas ne pas établir un parallèle avec les images en provenance de Gaza. Les thèmes de la série se connectent à l’actualité, à travers les discours d’Etty contre la haine, tout en abordant également la déshumanisation des individus », a précisé Levi, qui critique le régime de Netanyahu tout en saluant les nombreux Israéliens se mobilisant pour le changement.
La série adopte un ton psychanalytique, semblable à la série à succès In Treatment de HBO, qui s’inspire de son équivalent israélien BeTipul. Etty se déroule lentement, telle une longue séance de psychanalyse, mettant en avant le lien d’amour et de compréhension profonde entre Etty et son mentor, Julius Spier (incarné par l’intense Sebastian Koch). Inspiré par le style de Bergman, Levi met en lumière le réveil de l’âme d’Etty à travers un flux de conscience tiré de ses journaux. La jeune femme, qui se défini comme celle qui ne savait pas s’agenouiller, entame une exploration mystique de ses paysages intérieurs, rendu visuellement par des images poétiques de champs de blé, d’immenses prairies ou de glaciers. « Le ciel en moi », écrivait-elle, accompagne ses réflexions. Ceci contraste parfois avec la dureté de ses choix de vie, comme son avortement désespéré avant d’entrer dans un camp de tri nazi.
Les journaux, initialement un exutoire thérapeutique, deviennent peu à peu une quête authentique de sens, permettant à Etty de trouver la force nécessaire pour surmonter des temps sombres, tout en s’adresse à un mystérieux Dieu intérieur. « Ce livre m’a été conseillé par mon thérapeute, à une époque difficile de ma vie. Il m’a aidé à opérer un changement », a partagé Levi, évoquant le processus de création qui a duré 12 ans. « J’ai découvert comment faire face à des moments difficiles en obtenant une autonomie et une force intérieure. Cela vous permet de croire que rien ne peut vous être enlevé, même si tout vous est retiré ».
Mais qui est ce Dieu? Dans un échange clé de la cinquième épisode, l’ami d’Etty, Klaas Smelik, lui pose la question. Etty répond que ce n’est pas le Dieu de la religion, mais un “vide” en elle qui la pousse à transcender la peur et la souffrance pour se consacrer aux autres. Cet échange, puissant, ne peut se résumer à une simple psychanalyse : le courage d’Etty, Juive non pratiquante, est de fuir un Dieu belliqueux pour se tourner vers une divinité de miséricorde, ce qui lui vaut d’être aimée au-delà de la communauté chrétienne. Ainsi, son sacrifice d’amour se révèle lorsque, consciente du danger, elle choisit de travailler au camp de tri de Westerbork pour accompagner les déportés. En 1943, elle et sa famille furent déportés en Pologne, où elle mourut à Auschwitz le 30 novembre de la même année, près de ses 30 ans. Dans ses notes de réalisation, Levi partage : « J’ai grandi comme un juif orthodoxe dévoué. À 20 ans, j’ai quitté cette existence avec force, abandonnant mes interrogations sur Dieu, la foi et le sens de la vie. Hillesum offre une autre voie : une religiosité différente, un nouvel engagement envers la foi, au-delà des institutions religieuses ».
Bon à savoir
- Le contexte historique : Etty Hillesum a vécu durant la Seconde Guerre mondiale, période marquée par la persécution des Juifs en Europe.
- Œuvre littéraire : Ses journaux, qui ont été publiés après sa mort, restent une source précieuse pour comprendre son parcours et ses réflexions intérieures.
- Réflexion contemporaine : La série soulève des sujets actuels, comme la déshumanisation et les discriminations, résonnant avec des enjeux modernes.
En conclusion, cette adaptation audiovisuelle invite non seulement à revisiter l’histoire d’Etty Hillesum mais aussi à réfléchir sur notre propre présent et les leçons que nous en tirons. Comment pouvons-nous faire face aux défis contemporains tout en honorant ceux qui ont bravé des temps difficiles? C’est à cette question que cette œuvre nous pousse à méditer.