mer. Juin 24th, 2026

La phrase “Ce que l’on appelle amour est un travail non payé” a été popularisée par des mouvements féministes pour dénoncer le mépris dont souffrent les travaux de soin —tâches ménagères, gestion émotionnelle, soins de santé— au sein de la société. Après plus de 30 ans de combats pour la reconnaissance de leur valeur, la Cour interaméricaine des droits humains (Cour IDH) a récemment apporté un soutien historique à cette revendication. Dans son avis consultatif 31, la cour a affirmé que « le soin constitue un besoin fondamental, inéluctable et universel, dont dépend l’existence de la vie humaine ». Cette décision fait suite à une demande de l’Argentine en 2023, qui avait interrogé la cour sur l’importance des soins et leur lien avec d’autres droits. Deux ans après et au terme de consultations avec les autres États membres de l’Organisation des États américains (OEA), des ONG et des acteurs de la société civile, la Cour IDH a rendu un jugement crucial en vue d’une Amérique latine plus équitable.

Catalina Martínez Coral, directrice régionale du Centre de droits reproductifs, l’une des ONG qui a soumis des observations au tribunal, nous explique les implications de cette décision. “Elle ouvre des opportunités pour repenser notre organisation et réaliser ce droit, ce que cela signifie en termes de dignité pour les individus. Cela veut dire passer à un modèle de santé où l’humain, ses attentes, ses projets de vie et sa santé mentale sont au cœur de toute décision de politique publique.”

Il s’agit de la première fois qu’un tribunal international se prononce sur le droit de prendre soin et d’être soigné, en mettant également en lumière ses multiples dimensions. Marisol Escudero Martínez, sous-directrice d’incidence chez Ipas pour l’Amérique latine et les Caraïbes, souligne que “ces décisions sont contraignantes pour les États de la région et que ceux-ci doivent aligner leurs politiques sur le contenu émis, créant ainsi des conditions d’accès pour tous aux services de santé sexuelle et reproductive, y compris l’avortement sûr.” Elle souligne que le document fait le lien entre l’autonomie reproductive et le droit aux soins, tout en réaffirmant la nécessité pour les États de garantir un accès aux services de santé sexuelle et reproductive intégraux.

Un dynamisme régional

Dans une région où les femmes consacrent entre six et 29 heures de plus par semaine que les hommes à des tâches de soin non rémunérées, ce jugement prend une importance croissante. Selon les Nations Unies, au Colombia et au Chili, ces travaux contribuent entre 19% et 25% au PIB national. Grâce à l’engagement des activistes, certaines villes ont progressivement intégré des services de soin, des réseaux et même des systèmes de soin à l’échelle de l’arrondissement, comme à Bogotá, en Colombie ou à Santiago, en Uruguay. Au Mexique et au Pérou, ces aspects ont été intégrés à la législation nationale.

Néanmoins, malgré ces progrès, la situation reste complexe dans d’autres pays, en particulier sous l’emprise de gouvernements autoritaires, où les droits humains des femmes et des populations marginalisées sont souvent les premiers à être bafoués. “Dans ces contextes de déclin démocratique, les États tendent à démanteler les politiques sociales”, avertit Escudero. “Concernant les responsabilités liées aux soins, elles sont souvent transférées presque exclusivement aux foyers, ce qui alourdit le fardeau sur les femmes. En l’absence de systèmes publics de soin ou de services sociaux de protection avec une approche de genre, leur pleine participation dans les espaces publiques, politiques et économiques se voit restreinte.”

Le jugement insiste donc sur le lien étroit entre les responsabilités de soin et d’autres droits, comme l’autonomie reproductive. Cela signifie que pour un plein exercice de ces droits, les États doivent garantir, par exemple, un accès effectif à l’interruption volontaire de grossesse. En Amérique latine, sept pays (El Salvador, Honduras, Nicaragua, Jamaïque, Haïti, République dominicaine et Surinam) interdisent complètement l’avortement. En effet, la semaine précédant l’émission de la décision de la Cour IDH, la République dominicaine a inclus dans son code pénal une interdiction totale de l’interruption volontaire de grossesse, tout en alourdissant les peines pour violences sexuelles.

Étant une opinion contraignante, ce jugement oblige les États membres de l’OEA à adopter les mesures nécessaires pour garantir le droit aux soins, en alignant leur législation et en promouvant des politiques qui permettent sa mise en œuvre. Coral évoque certaines initiatives qui pourraient aider à réduire la féminisation de ces tâches, déjà proposées ailleurs dans le monde, telles que des congés parentaux obligatoires et équitables, des congés pour les aidants, ou encore la création d’institutions consacrées à redistribuer, réduire et reconnaître ces activités.

Le Système Intégré de Soins, mis en œuvre progressivement en Uruguay depuis 2015, est l’un des exemples les plus clairs. “C’est un pas immense et nous ouvre des opportunités historiques pour repenser notre organisation sociale. Nous célébrons cela avec enthousiasme et nous nous engageons pleinement dans sa mise en œuvre,” conclut l’avocate colombienne.

Bon à savoir

  • La Cour IDH a émis plusieurs autres avis sur des droits fondamentaux dans le passé.
  • Le lien entre santé mentale et prise en charge est de plus en plus reconnu dans les politiques publiques.
  • Des initiatives locales en matière de soutien aux soins commencent à émerger, inspirant d’autres régions.

L’avancée des droits liés aux soins pose une question essentielle : comment parvenir à une réelle égalité entre les sexes dans la répartition des tâches de soin ? La solidarité entre les pays et les sociétés civiles pourrait-elle apporter des solutions innovantes à ce défi commun ?


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