mer. Juin 24th, 2026

Le nouveau livre de Nick Clegg s’intitule Comment sauver Internet, mais un titre plus juste serait peut-être Ne tirez pas sur le messager (Facebook). Alors que la colère envers les géants de la tech est palpable, l’ancien vice-président des affaires mondiales de Meta et ex-leader des Libéraux Démocrates veut nous faire comprendre que les clivages en ligne et les polémiques virulentes ne résultent ni de sa responsabilité, ni de celle de Mark Zuckerberg. Selon lui, les véritables causes sont des événements bien plus vastes : la crise financière de 2008, la réduction des financements publics qui s’en est suivie, les inégalités systémiques liées au racisme, sexisme et homophobie, la pandémie de Covid-19, l’épidémie d’opiacés, ainsi que l’endettement écrasant qui touche des millions de jeunes.

Autant dire que c’est une posture bien audacieuse, d’autant plus que certains de ces facteurs sont survenus sous sa propre direction politique. Bonne nouvelle toutefois pour ceux qui ont subi les effets économiques et psychologiques des gouvernements Lib Dem au Royaume-Uni : selon Clegg, la vie peut s’améliorer. Les voix critiques à l’égard d’internet exagèrent souvent son impact. En étant correctement régulé, pour assurer un flux d’informations ouvert, transparent et global, le numérique a le potentiel de “donner du pouvoir aux gens ordinaires”.

Mais qui sont ces “gens ordinaires” selon le multimillionnaire issu des écoles privées que reste Nick Clegg ? Dans son ouvrage, il propose un exemple : Clarice et Matteo, un couple typique avec deux enfants d’âge scolaire, Laura et Pietro. Leur quotidien, d’après lui, devrait bénéficier d’une assistance numérique quasi sur-mesure, jusque-là réservée aux plus aisés.

Le matin, Matteo demande à son assistant IA une recette simple pour le petit-déjeuner de la famille, tandis que Clarice optimise son trajet pour aller travailler grâce à son propre assistant. Au bureau, les deux utilisent leurs aides personnelles pour rédiger emails et présentations, libérant ainsi du temps : Matteo gagne en disponibilité et Clarice peut se concentrer sur les tâches plus créatives. Lors d’un rendez-vous médical, Clarice reçoit des conseils nutritionnels de son IA qu’elle intègre dans sa liste de courses, partageant aussi ces recommandations avec Matteo.

De retour à la maison, l’assistant de Matteo rend les devoirs d’histoire de Pietro plus attrayants, tandis que Clarice rédige un message pour un groupe de discussion axé sur la nutrition, un geste qui lui vaut quelques nouvelles interactions sociales. Pour finir la journée, l’intelligence artificielle ajuste même la musique du réveil matin en conciliant les goûts du couple.

Voici donc la famille du futur : peu compétente en cuisine, navigation ou communication écrite, obsédée par la santé, distraite rapidement, cherchant la validation en ligne, et déléguant passivement de nombreuses décisions à des machines. Si c’est ça “l’autonomisation numérique”, on se demande où est la liberté.

Reste la question : que feront Clarice et Matteo de tout ce temps gagné ? Clegg suggère que beaucoup chercheront un autre emploi, dans un monde où la technologie réduira progressivement le besoin de présence humaine au travail. Il voit dans l’IA une opportunité majeure de productivité et accepte les suppressions d’emplois, principalement dans les services tertiaires, par un processus lent et accompagné de formations de reconversion. Sur les futures nouvelles carrières, son propos reste flou, espérant sans doute que tout le monde ne souhaite pas devenir élu local…

Côté créativité, la technologie, toujours selon Clegg, permettra à chacun de devenir écrivain, graphiste, cinéaste ou musicien, sans grande expertise technique, juste en dictant des commandes à des IA capables de générer rapidement du contenu. Cette forme d’art robotisé laisse franchement sceptique quant à la profondeur et la satisfaction qu’elle peut offrir.

Il faudra sans doute se contenter de plus de conversation avec des bots. Dans cette vision, on aura à disposition un ami virtuel ou un thérapeute digital accessible à tout moment, sans attente. Et si l’un des membres du couple développe un attachement affectif à une IA, cela devra être accepté dans une société libre, précise Clegg.

On pourrait penser que cette description est une caricature. Clegg rappelle que rien n’empêche d’éteindre les écrans pour s’adonner à des activités plus ambitieuses, comme lire Proust ou gravir le K2. Il admet que la technologie façonne nos goûts, essentiellement pour vendre de la publicité, mais croit fermement que les individus restent capables d’exercer un regard critique sur leurs choix, assumant leurs comportements face aux risques d’addiction ou de radicalisation orchestrés par les algorithmes.

Cette approche très classique du libéralisme laisse pourtant un goût d’inachevé, car elle ne s’interroge guère sur ce qui fait sens dans la vie ni sur les valeurs essentielles comme la patience, la convivialité ou le sentiment d’accomplissement. À titre d’exemple, Clegg ne voit aucun intérêt à expliquer la nostalgie des vidéoclubs comme Blockbuster, qu’il compare froidement à l’offre illimitée des plateformes de streaming.

Il évite également toute critique directe des contenus choquants ou problématiques sur internet, à condition que les adultes les consomment librement. Du coup, les rares mentions à des sujets sensibles, comme la pornographie adulte, sont neutres, sans analyse morale.

Son livre aborde surtout la vitesse et la nature du fonctionnement d’internet, insistant sur l’importance d’un réseau unique et global plutôt que fragmenté régionalement. Il redoute la naissance d’un internet “balkanisé” en Europe face à celui régulé par les États-Unis, craignant une évolution sournoise et progressive qui finirait par nous dépasser sans qu’on s’en aperçoive.

En résumé, Nick Clegg est sans doute l’un des principaux architectes d’un monde numérique dominé par les géants technologiques. Son livre est ainsi à la fois éclairant et inquiétant. Lorsque l’on lui demande ce que devrait être Internet, sa réponse implicite semble être qu’il n’y a pas de “nous” véritablement uni, mais juste une foule d’individus cherchant à voir leurs préférences rapidement satisfaites. Sur ce plan, Zuckerberg et ses futurs avatars sont tout désignés pour nous aider.

Points à retenir

  • Nick Clegg met en perspective les causes profondes des problèmes liés à Internet, en les situant surtout hors des entreprises tech.
  • Le “pouvoir donné aux gens ordinaires” via les nouvelles technologies semble surtout pensé pour une autonomie assistée par une intelligence artificielle omniprésente.
  • Le modèle présenté, celui d’une famille connectée et aidée dans toutes ses tâches, reflète une certaine dépendance aux outils numériques, parfois au détriment des compétences traditionnelles.
  • La crainte d’une réduction progressive des emplois, compensée par la formation et la flexibilité, est abordée sans vraiment anticiper les conséquences sociétales à long terme.
  • La créativité facilitée par l’IA est perçue plus comme une simple automatisation que comme une véritable expression humaine.
  • Les relations humaines risquent de prendre un nouveau tournant avec la place toujours plus importante des agents virtuels dans la vie affective.
  • La liberté individuelle reste au cœur des convictions de Clegg, qui minimise la responsabilité des grandes plateformes dans la propagation des comportements nuisibles.
  • Il existe un malaise latent face à la disparition des pratiques sociales et culturelles classiques au profit d’une “hyper-personnalisation” numérique.
  • La perspective d’un internet mondial fragmenté, avec des régulations différentes entre continents, est signalée comme un risque majeur.

Ainsi se dessine une vision du futur numérique où la technologie est à la fois un facilitateur et un piège potentiel. Faut-il vraiment assister à la métamorphose de “gens ordinaires” en simples spectateurs guidés par des IA ? Peut-être devrions-nous nous demander si la quête d’efficacité et de libération du temps ne mène pas paradoxalement à une forme de nouvelle servitude. Après tout, qui a dit qu’on avait toujours envie que ce soit “facile” ? Moi, de mon côté, je commence à me demander si mon assistant virtuel ne serait pas en train de me pousser vers un abonnement à un club de tricot. Ou pire, vers un débat sur l’importance des vidéoclubs oubliés. Ah, la douce ironie du progrès…


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