Actuellement, plusieurs pays, dont la France, l’Australie et l’Allemagne, cherchent à restreindre l’accès des mineurs aux réseaux sociaux. Dans un premier temps, l’Australie a été pionnière en introduisant un interdit sur les réseaux sociaux pour les utilisateurs de moins de 16 ans d’ici fin 2025. De son côté, l’Indonésie a mis en place une restriction d’âge depuis fin mars dernier.
La justification avancée est celle de la protection des enfants et des adolescents. Avec une utilisation des écrans étendue, devenant un sujet de discorde dans de nombreuses familles, de récentes études ont montré que plus de 50 % des jeunes de 15 ans dans les pays de l’OCDE passent au moins 30 heures par semaine devant des dispositifs digitaux.
La question se pose alors : ces restrictions d’âge prévues sont-elles réellement efficaces pour minimiser les effets négatifs associés aux médias sociaux ?
“Les demandes d’interdiction sont souvent des moyens de se faire remarquer”
Christian Montag, psychologue et neuroscientifique, trouve le débat trop simpliste. Il souligne que l’émergence de nouvelles technologies engendre rapidement une forme de panique morale. Bien que des préoccupations légitimes existent, les appels à interdire les réseaux sociaux permettent à certains politiques de se démarquer sans agir concrètement.
De son côté, Nina Kolleck, chercheuse en éducation, aborde le sujet avec scepticisme. Elle fait remarquer qu’implémenter une restriction d’âge, comme observé en Australie, est complexe et ne résout pas les problèmes fondamentaux des médias sociaux, mais déplace simplement la question d’âge.
Elle évoque en effet des fonctionnalités telles que les algorithmes personnalisés et les notifications qui incitent à passer plus de temps sur ces plateformes, représentant un potentiel addictif élevé. Parallèlement, les jeunes peuvent être exposés à des contenus problématiques, qu’ils soient violents ou sexuels, ce qui soulève des inquiétudes.
Bien que les médias numériques offrent aux enfants et adolescents des opportunités d’apprentissage et de connexion, l’OCDE signale que leur utilisation excessive ou problématique peut avoir des répercussions sur leur santé physique, comme des troubles du sommeil et un manque d’activité, ainsi que sur leur santé mentale, avec une diminution des interactions sociales traditionnelles, des dépressions et du cyberharcèlement.
Cependant, isoler l’impact des médias sociaux peut s’avérer difficile, car d’autres facteurs comme l’environnement et la génétique jouent également un rôle. Toutefois, une utilisation prolongée des smartphones est corrélée à une moins bonne performance scolaire et à une insatisfaction corporelle accrue.
Les adultes aussi peinent à se réguler
Les jeunes sont particulièrement vulnérables à ces effets négatifs, selon Montag, qui enseigne à l’université de Macao. La maturation du cortex préfrontal, essentiel pour l’autorégulation, peut prendre jusqu’à 25 ans, rendant les mineurs plus dépendants de leur smartphone. Cependant, de nombreux adultes éprouvent également des difficultés de régulation, ce qui soulève la question : une interdiction des réseaux sociaux pour les jeunes de moins de 14 ou 16 ans aura-t-elle un impact significatif sur leur bien-être ou celui de la société en général ?
De nombreux experts estiment que le débat doit être élargi. Pour certains, les restrictions d’âge ne constituent qu’une solution parmi d’autres, et Kolleck évoque même une “faux débat” qui détourne l’attention d’outils véritablement efficaces.
De bonnes initiatives dans le Digital Services Act
Des mesures plus efficaces sont déjà intégrées dans le Digital Services Act (DSA). Ce cadre législatif au niveau de l’UE impose aux grandes plateformes et moteurs de recherche de mieux protéger les utilisateurs. TikTok, Instagram et d’autres doivent évaluer et atténuer les risques systémiques et faire preuve de transparence vis-à-vis de leurs algorithmes.
Le DSA exige également l’accès aux données par des chercheurs indépendants pour analyser comment certaines plateformes influencent les utilisateurs. Cependant, depuis plusieurs années, le manque d’accès aux données a entravé la recherche, et même avec le DSA, cette situation reste insatisfaisante.
D’autre part, des modifications de conception visant à protéger les jeunes pourraient inclure des restrictions de temps de visionnage. Par exemple, la version chinoise de TikTok, Douyin, limite le scrolling à 40 minutes pour les moins de 14 ans, après quoi aucune nouvelle information ne s’affiche.
Grundamentalement, Montag argue que les plateformes doivent être repensées, notamment pour les plus jeunes et même pour les adultes, afin de modifier un modèle économique basé sur la collection de données et l’optimisation du temps passé en ligne. La question se pose : si ces réseaux sociaux étaient conçus différemment, de quelles autres façons pourraient-ils être financés ?
Points à retenir
- Une douzaine de pays cherchent à limiter l’accès des mineurs aux réseaux sociaux.
- L’Australie impose des restrictions pour les utilisateurs de moins de 16 ans d’ici fin 2025.
- La majorité des jeunes passent plus de 30 heures par semaine devant des écrans.
- Le débat sur l’interdiction des médias sociaux est souvent simpliste et ne résout qu’une partie des problèmes.
- Le Digital Services Act propose des mesures pour renforcer la protection des utilisateurs.
- Le modèle économique actuel des réseaux sociaux pose des questions de santé mentale pour tous les âges.
En tant que passionné de l’impact des technologies sur notre quotidien, je me demande si ces débats autour des restrictions d’âge ne cachent pas une nécessité plus urgente : celle de repenser en profondeur nos modèles d’interaction numérique. Quelles alternatives pourrions-nous envisager, non seulement pour protéger nos jeunes, mais aussi pour établir un écosystème numérique plus sain ? Cela mériterait une réflexion approfondie, tant pour notre bien-être individuel que collectif.
